Été Pourri, peinture Fraîche. On aurait pas pu trouver meilleur titre à la nouvelle exposition du Frac Champagne-Ardenne. En espérant toutefois qu’il ne s’avère pas trop véridique, la saison sera pour le moins picturale avec une sélection d’œuvres de la collection prenant pour médium et sujet de réflexion la peinture exposée, détournée, remodelée, sortie des cadres conventionnels qui la régissent.

 Robert Malaval © Martin Argyroglo
Robert Malaval © Martin Argyroglo

Été pourri, peinture fraîche prend pour point de départ le titre évocateur d’une série de dessins de Robert Malaval datant de l’été 1972, et s’amuse à en étirer les attributs. A commencer par une volonté de jouer avec les sensations, que la figure de l’art des années 70 s’attache à retranscrire par la couleur et les formes simples, presque enfantines, en composant ses tableaux comme on compose certaines chansons : spontanément. Des micro-fictions colorées s’affranchissant de toute technique parasite et qui dessinent à elles seules l’esthétique glam-rock de l’artiste niçois dont on disait volontiers qu’il était l’héritier français du pop art.

Une exposition-partition protéiforme

En résulte une exposition-partition protéiforme, ouverte par le ballet rotatif d’une oeuvre monumentale de Franz Ackermann. Celle-ci cache et dévoile l’espace successivement par ses dimensions qui reprennent celles du sigle Mercedes-Benz visible sur le toit de l’Europa Center à Berlin, ville de résidence de l’artiste. Dans cette forme provocatrice s’est développé un foisonnement abstrait de couleurs flamboyantes, intégrant au passage des éléments architecturaux de la ville de Reims dans et pour laquelle l’artiste a produit cette pièce gigantesque. Autour de cette oeuvre, trois artistes ont été invités à composer l’espace, en équilibre entre sculpture et peinture.

Franz Ackermann © Martin Argyroglo
Franz Ackermann © Martin Argyroglo

D’un côté, Nicolas Momein explore la plasticité d’un élastomère de polyuréthane, résine malléable à l’aspect impeccable, contrastant de ce fait avec les formes enfantines qui découlent (littéralement) de ce travail sculptural faisant déborder la couleur dans l’espace. Une narration de sculptures plates semi-abstraites composées sur la page blanche du mur, fruit du savoir- faire presque artisanal que nécessite le modelé archaïque de la terre et la maîtrise du plastique.

Nicolas Momein © Martin Argyroglo
Nicolas Momein © Martin Argyroglo
 Nicolas Momein © Martin Argyroglo
Nicolas Momein © Martin Argyroglo

De l’autre coté, Mar Garcia-Albert propose l’un de ses “Painting arrangements”, assemblage de toiles comme téléportées depuis un espace de stockage ou d’atelier. Composées et cumulées avec soin, elles remettent la notion même d’exposition en question, le point de départ de son travail étant justement de ne plus exposer la peinture une fois séchée, et de la garder le plus longtemps possible en état d’humidité. Par ce geste de stockage exposé, par cette posture de rébellion face aux conventions de la peinture, elle en questionne directement la valeur. Une peinture cachée peut-elle entretenir un dialogue avec une peinture visible et à quel moment ne fait-elle plus oeuvre ?

Mar García Albert © Martin Argyroglo
Mar García Albert © Martin Argyroglo

Pour François Petit, la question est plutôt à poser au peintre. Est-on toujours peintre lorsqu’on peint à l’envers ? Pour ses séries aux thèmes aussi variés que provocateurs, il utilise ce médium en écartant ses attributs traditionnels. Pas de toile, le reflet du verre, une image presque photographique et pourtant un peu mystique, autant dans son processus de création à l’aveugle que dans le contenu apocalyptique qu’elle propose. Un feu ardent, des flammes métaphoriques ravageant notre environnement physique et mental en ces temps d’urgence mondiale que l’on sait tous alarmants.

A l’autre bout de l’espace se dresse Path- Subversive Conquest of Area de Lois Weinberger, un dessin de termites observé puis agrandi pour être reproduit in situ, à même le mur. Un protocole naturel qui nous rapproche un peu de ces insectes grégaires par le geste architectural répétitif, qui, à sa petite échelle, conquiert autant de territoires que toutes nos technologies assemblées.

vue de l'exposition © Martin Argyroglo
vue de l’exposition © Martin Argyroglo

A l’étage s’étale une suite plus sage d’œuvres de la collection, du détournement d’icônes populaires du duo féminin Hippolyte Hentgen à la narration des plantes esseulées de Laure Prouvost. On trouve matière à réflexion dans le rébus visuel Hatchet Job de Julia Wachtel qui confronte images de show télévisé et objets cultuels archaïques à l’époque où la surproduction d’images commence à peser. A ses côtés, Lilli Thiessen utilise la gestuelle qui accompagne nos avancées technologiques et l’invasion des écrans pour composer avec des images issues de la communication des toiles aussi énigmatiques que référencées à l’histoire de l’art.

Corentin Canesson © Martin Argyroglo
Corentin Canesson © Martin Argyroglo

Corentin Canesson, artiste multiple, emprisonne dans 1m2 de toile des oiseaux voués à se contorsionner comme il a dû le faire dans son appartement parisien à l’époque de la production de cette série protocolaire nécessitant pour se construire qu’une peinture soit vendue pour commencer la suivante. Plus loin, Robochronochoreo, une série commencée en 2016 par le duo américain Dubbin & Davidson, nous fait apercevoir les traces d’un futur-présent fantomatique à la Black Mirror, en exposant les housses de protection de bras-machines dans une usine de robots.

Enfin, Jennifer Douzenel clôture l’exposition par une vidéo, véritable peinture en mouvement, résultante d’un concours de circonstances ayant mené l’artiste au bon endroit, au bon moment. Dans le reflet d’une patinoire tout juste fermée au public se découpe à l’envers le sommet du Mont Fuji. Les mouvements d’une surfaceuse se superposent, lents et gracieux, à la silhouette lointaine de l’icône picturale qui surplombe, à l’envers cette fois, l’entièreté du paysage. Se crée alors un “micro-récit” du quotidien, qui fait, dans le sillage de l’exposition, un pied de nez aux classiques de la peinture traditionnelle. Si l’été s’avère pourri à Reims, on saura donc où se réfugier.

Été Pourri, peinture Fraîche, jusqu’au 15 septembre 2019 au Frac Champagne – Ardenne. Avec Franz Ackermann, Corentin Canesson, Melissa Dubbin & Aaron S. Davidson, Jennifer Douzenel, Mar García Albert, Hippolyte Hentgen, Robert Malaval, Nicolas Momein, François Petit, Laure Prouvost, Clément Rodzielski, Lilli Thiessen, Julia Wachtel, Lois Weinberger.

Texte Andréa Le Guellec