Interview de Samuel Richardot. Transmettre la « poesie du monde » par la peinture

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VIRTUTE : souvent nommé « peintre de la dé-construction », te considères-tu dans un courant artistique particulier ?

Samuel Richardot : je ne peux pas affirmer une appartenance particulière à un courant artistique bien que tout travail soit inévitablement fait de références ou issu d’une forme de tradition.

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©Aurélien Mole

Même s’il y’a des distinctions très claires et évidentes à faire entre différentes pratiques artistiques au cours de l’histoire, j’aime tisser des liens et trouver des rapprochements entre toutes ces catégories plutôt que de les compartimenter.

Il me semble que ce qui peut encore faire sens en peinture aujourd’hui réside justement dans sa mobilité et sa capacité de « dilution » ou de mimétisme au contact de différentes pratiques (ne relevant d’ailleurs pas nécessairement d’un champ artistique).

Tu as fait les Beaux-Arts de Paris. As-tu toujours voulu suivre un parcours artistique ? Ou cela s’est déroulé différemment ? 

J’ai toujours été sensible à une forme de « poésie du monde », à tous les liens que l’on peut tisser entre impression et expression. 

Très jeune, j’ai eu conscience de la capacité du dessin, puis plus tard de la peinture, à projeter et ouvrir des territoires virtuels infinis. J’ai toujours trouvé ça un peu magique et entretenu un lien naturel avec le dessin.

Mais l’idée d’évoluer dans un parcours artistique est venue plus tard, au fil de rencontres et de découvertes d’artistes qui on été déterminantes. Rétrospectivement, je constate que nos choix de vie tiennent souvent à peu de choses!

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©Aurélien Mole, I ain’t afraid of no ghost

Ton travail avec la peinture est très scientifique. Tu réalises un véritable langage avec les formes et les diverses techniques que tu utilises. Pourrais-tu nous en dire plus sur ton processus de création ? 

Je ne dirais pas que mon travail est scientifique, au contraire. Il y’a une grande part d’intuition et ma pratique me renvoie régulièrement au constat qu’il n’y a pas d’acquis définitifs et que tout est finalement très nuancé. Je conçois toute pratique comme un ré-apprentissage perpétuel. Et celle de l’atelier (au sens où cet espace a véritablement le rôle d’outil multi-fonction, un peu comme un couteau suisse que l’on ouvre selon le besoin) est très importante car elle permet une démultiplication simultanée des séquences de travail, tout en étant composée d’un horizon visuel commun : un « paysage d’atelier », donc intérieur et fabriqué, formé à partir de résidus de travaux précédents, d’inachevés, de divers objets (rudimentaires) récupérés ou fabriqués ou encore d’images collectées et choisies pour leur potentiel évocateur. Différents supports sont apprêtés sur lesquels j’induis ensuite des actions qui ne sont que partiellement maîtrisées, et du résultat de cette maîtrise approximative dépend la poursuite ou non du tableau.

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©Aurélien Mole, Alias

Dans cette même idée, certaines de tes oeuvres (comme celle de « J’aimerais vous voir disparaître »), peuvent faire penser à des peintures surréalistes de Miro, exposées récemment. As-tu vu cette exposition ? Que penses-tu de ce rapprochement ?

Non, malheureusement je n’ai pas vu cette exposition. Bien sûr, ce sont des rapprochements flatteurs car Miro a évolué avec une capacité d’économie de moyens et une rigueur extraordinaire. Il a développé une poésie très simple liée aux éléments naturels et je me sens particulièrement proche de cela. Plus globalement, l’univers visuel et poétique du surréalisme m’a profondément marqué, particulièrement pour l’inquiétude qu’il suscite.

Peux-tu nous donner trois de tes références ?

-Italo Calvino

-Steve Reich

-Howard Hodgkin

Dessines-tu un croquis avant de peindre ? As-tu un projet final en tête à ce moment-là ? Ou bien, procèdes-tu, comme le faisait parfois Picasso : dans un geste inconscient, guidé par la peinture ?

Disons que je suis à la recherche d’un équilibre, qui se trouve être toujours contrarié entre plusieurs intentions.

Je n’ai jamais de projet final à l’esprit mais des envies plus ou moins concrètes. La qualité du résultat dépend d’ailleurs de la qualité de cette envie de faire. Pour revenir aux formes et motifs qui composent mes tableaux, il y’a effectivement un travail préparatoire fait à l’aide de découpes dans du papier semi-cartonné. C’est une sorte de brouillon un peu dématérialisé, car je progresse davantage par soustraction en vue d’ajouter quelque chose au tableau. C’est une gymnastique visuelle, où je recherche une équivalence entre forme et contre-forme. Cela constitue la partie la plus longue et laborieuse de construction du tableau. Mais effectivement, la peinture guide aussi les gestes, ce qui produit parfois un sentiment de magnifique communion que, personnellement, je recherche. En revanche, je ne crois pas beaucoup aux gestes inconscients.

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©Aurélien Mole, Bora

Au fil de ton travail, on remarque un changement de style. On passe d’oeuvres minimalistes dans une déconstruction des formes, à des oeuvres où les éléments s’entremêlent pour nous raconter une histoire. Pourrais-tu nous expliquer cette évolution ?

Le mot style m’a toujours beaucoup dérangé car il est extrêmement connoté. Je crois justement avoir toujours essayé d’y échapper. Je mettrais simplement en parallèle ces deux axes de mon travail au travers d’un rapport d’échelle différent. Il y’a probablement moins d’histoires racontées dans mes dernières productions que dans celles plus anciennes où se confrontaient des motifs en apparence antagonistes. Si le traitement de la surface est différent, l’origine de l’acte et ses objets d’inspiration restent les mêmes : la tentative de produire un objet pictural départi de tout référent. Ce qui bien sûr est quasiment impossible à faire.

©Aurélien Mole, Savanna

Nous avons l’impression que la peinture revient « à la mode » dans l’art contemporain en ce moment. Qu’en penses-tu ?

Il y’a toujours eu un public fidèle à la peinture. Parler d’art contemporain c’est aussi parler de marché. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur les intérêts de ce dernier et sa capacité à induire des tendances.

Mais il y’a de quoi s’inquiéter en revanche sur la banalisation d’une forme de médiocrité et de facilité : on voit beaucoup de peintures, c’est vrai, mais aussi beaucoup de « mauvaises » peintures.

Pour finir, quoi de beau pour l’avenir ? Des projets en cours ?

Chaque jour prépare le suivant. Il est encore un peu tôt pour en parler, mais oui : de (beaux) projets à venir!