En ce début d’année et après Sarah Moon, c’est au tour d’Alain Willaume d’organiser une exposition dans l’enceinte du Théâtre de la Colline sur l’invitation de Wajdi Mouawad. Une installation photographique à caractère rétrospectif qui magnifie l’inquiétude.

De l’asphalte aux songes

Voisinage étonnant que celui des clichés mystérieusement légendés d’Alain Willaume avec les dispositions “formelles” du théâtre. Habituellement, ces espaces intramuros de consommation – bar, librairie… – sont purement opérationnels. À l’extrême limite, ils fonctionnent comme un sas. Un espace ambigüe entre le pragmatisme de la rue, et la rêverie des spectacles.

Mais avec La Mélancolie des Collines, ce quadrillage se trouble. Une fois les premiers escaliers du théâtre descendus, on découvre une série non homogène de photos aux tons très sombres. Alain Willaume y dévoile, de manière fragmentaire, en grands et petits formats, muraux et encadrés, le fruit de ses longues années de périple à travers la France, l’Europe, l’Afrique.

L’exposition couvre un travail qui s’étale sur plusieurs décennies, entre intimité du portrait et énigme des panoramas. Ces clichés sont ceux d’un authentique road trip. Une passion de longue date, nourrie par les interminables kilomètres des nationales et les rencontres opportunes. On aurait pu imaginer quelque chose dans l’espièglerie un peu enfiévrée d’un Kerouac. Mais non. Ces images soucieuses sont plutôt celles d’une fuite en avant à la découverte des bordures du monde.

Les rébus du doute

Le travail d’Alain Willaume s’apparente à celui du cartographe. Une vision géographique méditative et segmentaire rehaussée de plusieurs textes, notamment rédigés par l’auteur Gérard Haller dans l’espace “d’accrochage littéraire”. Ici, il ne s’agit pas tant de décrire les images que d’en doubler l’épaisseur par le travail du texte. Sur le mode lyrique, les mots de Gérard Haller tissent l’intrigue des clichés, et nous guident vers des thématiques de carrefour entre Alain Willaume et Wajdi Mouawad.

En effet, d’Incendies à Anima en passant par Littoral, l’œuvre de Mouawad aborde régulièrement l’exil, la frontière comme abysse et le voyage comme quête. Quête de sens, d’origine, d’identité à travers des territoires souvent déchirés. Cet entrelacement entre problématiques existentielles et circonstances géopolitiques, nous les retrouvons dans le travail d’Alain Willaume. L’aridité des paysages, l’infini des horizons et le grain des photographies trouvent un juste écho dans le regard suspicieux et alarmé des différents portraits.

Il y a l’horreur de la guerre où les villes deviennent poussière. Il y a aussi l’angoisse écologique qui donne aux régions, presque fatalement, un caractère éphémère proprement tragique. Enfin, Il y a l’incertitude. Celle de savoir où telle route, telle vie débute. Quelle trajectoire elle suivra, et surtout à quel point elle s’échouera.

Mélancolie des collines, c’est la saisie, par la photographie, d’une quiétude soudainement mise en doute. De cet évènement qu’est le déclic de l’appareil, il naît tout un panel d’interrogations possibles aux réponses plus qu’incertaines. Et, bien sûr, cette place belle accordée au questionnement est aussi le propre, sinon du théâtre tout court, du moins de la programmation du Théâtre de la Colline.

En bonne harmonie, l’ambiance de ces murs peut bien faire office de “mise en bain” avant les représentations, ou de prolongement de l’expérience esthétique avant de s’en retourner chez soi. C’est selon !

images © Alain Willaume