L’artiste Bahreïnie Aysha Almoayyed alias Asia Fuse, qui a récemment fait l’objet d’une exposition au Grand Palais et à la galerie Rabouan Moussion dans le cadre de la Bahrain Art Week à Paris, explore la vie amoureuse sous les représailles. Les propos sont rares. Certes, en Occident, aucun cadre culturel ou législatif ne restreint l’expression des sentiments romantiques, mais dans la région d’où provient et où vit Almoayyed, il est délicat voire dangereux d’aborder un tel sujet.

“Au Moyen-Orient, un sentiment de secret et de honte accompagne souvent notre expérience de l’amour, en particulier à l’adolescence. Pour beaucoup, une lutte interne survient lorsque les conventions préconisent la suppression d’une émotion si puissante et naturelle, entraînant la frustration, le détachement et le développement d’un système de signes clandestins comme moyen de communication”,

– explique Aysha Almoayyed.

Créer un langage chiffré, passer inaperçue, se cacher – telle est la démarche artistique de la Bahreïnie. Dans le contexte culturel dans lequel elle évolue, parler d’amour n’est rien d’autre que mener un combat pour la liberté et s’engager dans la résistance. Les dessins, tableaux et installations d’Almoayyed crient d’envie sexuelle. Citons “In praise of masturbation”, “All chicks turn into big dicks”, “Do you wanna make out? I heard you have a slut mouth”.

Or, cet imaginaire chez Aysha Almoayyed sert autant à manifester le désir physiologique et le goût pour l’humour piquant, qu’à protester contre la culture qui l’oppresse, et dissimuler sa vie intérieure tendre et fragile derrière un écran de fumée – à l’image des enfants, qui utilisent les gros mots en ressentant leur puissance sémantique sans encore en comprendre le sens exact. 

L’enfance est d’ailleurs un motif transversal dans le propos artistique d’Almoayyed. Malgré une maîtrise du dessin classique, l’artiste préfère un style naïf. Le jouet de son enfance – un cheval en plastique – accompagne d’ailleurs très souvent ses installations.

Les phrases, qu’Aysha Almoayyed met sur ses installations en néon, sont dotées de précisions, d’ironie et de franchise jusqu’à un point où le spectateur se sent voyeur. “Bad Bitches is everything I like”, “So weak, so weak with you”, “All of them are shawarmas, you are a rocket”. Almoayyed y est extrêmement critique envers la société, où l’oppression des femmes et minorités, l’inégalité économique, l’esclavage, le radicalisme religieux, l’hypocrisie et l’autoritarisme sont la réalité quotidienne.

Le glamour se mêle à l’archaïsme : les fesses nues, les visages féminins sur-maquillés à la Kardashian et les sacs des boutiques côtoient sur ses tableaux les plateformes pétrolières et les figures habillées en tenue traditionnelle arabe. L’un de ses dessins, intitulé “Eid Holiday”, traite par exemple de la consommation clandestine de l’alcool aux pays musulmans. On y voit une voiture accidentée et entourée de bouteilles vides.

Almoayyed est pleine de tristesse et d’inquiétude. Les corps sont obèses, disséqués ou hybrides (mi-humains mi-félins), et les mises en scène d’accidents de transport révèlent les sentiments tristes qui abondent, sinon dominent, dans sa création.

La compassion exacerbée pour tout ce qui est malheureux, vulnérable, moche et petit se fait visible dans sa série de sculptures en plâtre, représentant des rats mis en boule.

Parmi les images, errant d’une œuvre Almoayyed à l’autre, le chien de campagne – animal impur au Moyen-Orient et symbole de fidélité dans la culture européenne – ainsi que la voiture cassée fonctionnent comme des autoportraits symboliques. Le jeu de mots anglais – crush comme amour non-partagé et crash comme accident grave de voiture, explique assez clairement la raison de cette identification. Almoayyed est doublement dissidente. Pour son pays natal, les travaux de l’artiste sont radicaux et impudiques. Pour ses collègues – artistes moyen-orientaux, il lui manque la posture anti-occidentale. Figure romanesque, avec sa tonalité sincère et blessante, Aysha Almoayyed est une belle preuve que l’art s’achète par le sang et les larmes.

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Photos : Aysha Almoayyed  © Maëlle Gross/ Ali Haji/ Corinne Timsit Art Advisory CT2A Group

 

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