L’artiste suédoise Anna Uddenberg a l’habitude de matérialiser un certain affre de nos sociétés, celui du “genrage” toxique. Dans ses installations, c’est bien l’esthétique de la “pétasse à selfie” éminemment désirable qui est mise en scène et poussée jusqu’à sa propre caricature. Un piratage en règle qui passe par l’appropriation de certains codes (postures, mensurations, accessoires digitaux) pour mieux en souligner la vanité grâce à des réassemblages fantaisistes.

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Au coeur de la démarche d’Anna, il y a cette idée de faire disjoncter et dysfonctionner les rituels du genre à l’ère numérique. Par des oeuvres frôlant parfois le softporn, l’artiste fait délirer l’imaginaire mythologique autour des grandes figures du mannequinat, de la mode et de l’industrie pornographique.

Ainsi, les modèles d’Anna Uddenberg se retrouvent systématiquement dans des contorsions impossibles. Leurs accoutrements futuristes, ne cédant d’ailleurs en rien aux créations des grands designers, donnent aux oeuvres d’Anna une dimension dystopique particulièrement inquiétante. Une manière de tourner en ridicule les atours obligés du genre, tout en soulignant sa dangerosité.

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Dans ses dernières créations présentées à Berlin, sa ville de résidence, Anne applique sa méthode de décomposition/recomposition dans un tout autre champ. En effet, l’exposition Sante Par Aqua s’attaque surtout aux objets fétiches de nos sociétés de consommation.

Ces compositions saugrenues mêlent, entre autres, ceinture de voiture, cuir de sac à main et crocs shoes. Tout cela relèverait évidemment du monstrueux sans l’élégance de ces installations. Ici, rien de chaotique. Les matières et les teintes trouvent leur alchimie propre dans des constructions d’une grande sobriété. Le tour de passe passe est tel qu’on en vient à se demander s’il ne s’agit pas en réalité d’une nouvelle série luxe de design d’avant-garde.

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On serait tenté d’associer les créations de Sante Par Aqua à des canapés de par la forme et le confort des matériaux ; toutefois, on ne peut qu’être frappé par leur “‘inutilisabilité”. Pour qui sont confectionnés ces mobiliers ? Apparement pas pour les humains. Malgré une tentation réelle, les oeuvres s’offrent littéralement à nous comme pour s’exhiber et nous convier – on se torturerait pendant de longues minutes à savoir dans quelle position nous pourrions nous y installer !

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Possiblement, Anna Uddenberg nous présente là une vision du confort alien. Mais peut-être peut-on y voir autre chose. On se souvient des exercices de torsion corporelle des premiers mannequins d’Anna. L’impossibilité physique de reproduire ces contenances renvoie certainement à l’impossibilité, pour les individus, de mimer pleinement les stéréotypes de genre.

La femme, l’homme. Derrière ces particules linguistiques anodines se cachent en réalité des modèles impérieux auxquels chacun doit s’identifier et aspirer. À côté de ces idéaux, nos gestuelles et nos parures, si travaillées soient-elles, ne seront jamais que de vagues ébauches. En ce sens, la philosophe étasunienne Judith Butler décrit précisément l’attitude de genre comme une performance perpétuelle de soi visant à atteindre un fantasme culturel inatteignable.

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De manière analogue,  l’impossibilité de s’installer dans les oeuvres d’Anna Uddenberg dit quelque chose de notre modèle de société. Ici, la critique vise sans doute nos habitudes de consommation. Le fait qu’on ne puisse visiblement pas tenir en place sur ces installations renvoie à l’aptitude qu’a le capitalisme tardif de créer sans cesse du besoin. Plutôt que d’offrir le confort, la société de consommation entretient une insatisfaction constante. Derrière le côté “zen” de l’exposition Sante Par Aqua, se cache en réalité le tumulte des modes et la volatilité de nos goûts.

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(© Anna Uddenberg)

 

 

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