Jusqu’au 10 février, grand froid et huis clos de malheur sur les planches des Ateliers Berthier avec Arctique, le dernier spectacle d’Anne-Cécile Vandalem.

Sur fond de menace écologique, la metteuse en scène belge imagine, en 2025, la rencontre cruciale entre une poignée de personnages réunis à bord d’un ancien navire de croisière, dont le passé tragique se révèlera – un peu – être la responsabilité de chacun. Captation vidéo live, projection sur écran géant et scène musicale sont ici mises au service d’une ambiance particulièrement immersive. Une réussite, de facture résolument cinématographique, qui plonge efficacement le spectateur dans ce polar, dont le ton jongle entre espièglerie de traverse, paranoïa individuelle, et hystérie collective.

Le déboire des rassemblés

Lorsque l’acteur dramatique Niels Andersen pénètre à bord de l’Arctic Serenity, c’est un peu nous aussi, public, qui embarquons. Et, comme lui, nous le faisons dans le secret, la clandestinité, et la précipitation. En ubiquitaires, aussi. Cela grâce aux caméras qui diffusent parfois sur grand écran ce qu’il est impossible de voir directement au devant de la scène : un dédale de couloirs et le pont de l’embarcation.

Très vite, tous les protagonistes sont présentés. Outre le comique Niels Andersen : un passeur patibulaire et sa jeune collaboratrice, une veuve loufoquement accompagnée des cendres de son défunt mari, une activiste écolo victime d’hypersomnie, et une silhouette silencieuse dont on n’apercevra les traits qu’en fin de pièce.

La troupe, incongrue et gauche, n’est évidemment pas préparée au périple qui l’attend. Alors que les premières affinités et dissensions s’esquissent, un drame survient. Le passeur a disparu ; le navire se retrouve à la dérive sur les eaux internationales. Alors qu’ils affichaient l’espoir de fuir une Europe ravagée par la guerre, tous se retrouvent coincés dans le luxe un peu désuet – mais terriblement charmant – de l’Arctic Serenity.

Le goût de l’inquiétude

Rapidement, les premières suspicions viennent insidieusement crisper des esprits déjà bien éprouvés. Le passeur a-t-il vraiment quitté le bateau ? Qui saura dire le vrai sur la sordide histoire de l’attentat perpétré par les militants écolos qui avaient, quelques années auparavant, fait échouer le navire sur une plateforme pétrolière ? Et surtout : comment et pourquoi ont-ils été réunis ?

Comme dans tout bon polar, les réponses viendront au compte-gouttes. Le tout rythmé par plusieurs twists ponctués des chants de la “gamine” (Epona Guillaume, qui offre des moments de grâce toute lynchéenne), et des maladresses chroniques de Niels Andersen ( Jean-Benoît Ugeux, hilarant).

S’il est vrai que la seule écriture de l’intrigue parvient efficacement à tenir en haleine, il est également vrai que les choix scénographiques d’Anne-Cécile Vandalem y sont aussi pour beaucoup. En optant pour une partition entre large scène ouverte et projection sur grand écran des excursions de l’équipage dans les coursives labyrinthiques du navire, c’est un passionnant jeu de visible/invisible qui se met en place.

L’impossible entraide

Par ses effets de suspens et ses révélations fracassantes, Arctique a définitivement quelque chose du thriller. Thriller humoristique, certes, mais thriller quand même. Fable cruelle, aussi.

En effet, à bord de ce navire, tous se révèleront d’un égoïsme amer. La pièce, quoique souvent légère, ne verse jamais dans le bon sentimentalisme. Les personnages ont faim, les personnages ont froid, les personnages ont peur. C’est bien de survie dont il s’agit. Aussi les différents protagonistes glissent-ils doucement vers une folie qui conduira tout simplement les uns à laisser délibérément, sinon volontairement, mourir les autres.

Loin de tisser l’avènement du repentir, Anne-Cécile Vandalem met en scène des damnés fatidiquement rivés à une histoire commune dont certains souhaitent s’émanciper, d’autres profiter, et d’autres encore se venger. Quant au lien qu’ils tissent entre eux, il n’existe tout simplement pas. La découverte du passé respectif des protagonistes (une telle ministre, l’autre capitaine…) n’éveille chez eux qu’inquiétude et défiance, jamais de curiosité, et encore moins d’empathie. À force de refuser de se mettre à la place de l’autre, c’est seuls que tous finiront. Comme toute bonne fable, d’Arctique on peut peut-être tirer une morale.

© Christophe Engels