La banalisation du fait numérique depuis les années 1990 a structurellement affecté nos modes de consommation, nos habitudes de communication et nos approches relationnelles. L’impact est tel qu’aucun champ ne paraît épargné, pas même l’art visuel. Tel est le thème de l’exposition Art in the edge of the Internet, 1989 to Today, à l’institut d’art contemporain de Boston.boston-art-contempory-virtute (1)boston-art-contempory-virtute (2) L’ambition de l’institution n’est pas mince. Il s’agit d’étudier le rapport entre nouvelles technologies et production artistique autour de 5 grandes thématiques : le flux Internet, la performance du soi, l’Etat de surveillance, les corps hybrides, et le monde virtuel. Une soixantaine d’artistes occupent l’espace scénographique en utilisant tous les médiums possibles, incluant même la VR et la performance. Focus sur quelques grands noms de l’exposition par section.howdoyousayyaminafrican-virtute-boston

Camille Henrot, flux Internet

Après avoir été l’un des incontournables du Palais de Tokyo dans le cadre de l’exposition Days are Dogs, Grosse Fatigue s’invite à Boston. Artiste protéiforme, Camille Henrot privilégie tantôt l’installation, tantôt l’art vidéo. Ici, l’artiste propose ce qu’elle appelle une “expérience de la densité” par la visualisation d’un montage vidéo d’environ 13 minutes. Pour cause, le visuel tout d’abord : le spectateur est comme face à un écran d’ordinateur sur lequel des fenêtres de recherche ne cessent d’ouvrir puis de se fermer à grande vitesse. La voix ensuite : un artiste performe un poème en “spoken words”, l’ancêtre du hip-hop actuel, sans aucune pause. Le propos enfin : le texte du poème est composé d’un enchevêtrement de récits cosmologiques. Pour expliquer la création du monde, Henrot mobilise des références très variées telles que l’inuit, la kabbale ou encore l’islam. Grosse fatigue, donc, face à cette oeuvre effrénée, qui retient toutefois le spectateur à la manière d’un enfant omnibulé par son dessin animé favori. henrot-grossefatigue-boston-virtute

Juliana Huxtable, performance du soi

Musicienne, plasticienne et écrivain, elle est au coeur de deux oeuvres distinctes : un autoportrait, Untitled In the Rage (Nibiru Cataclysm), et une sculpture d’elle-même réalisée par Frank Benson. Intéressée dès ses études par les gender studies et fortement inspirée des théories foucaldiennes autour du concept de “norme”, Juliana Huxtable fait de sa démarche artistique un exercice d’analyse. Par une certaine mise en scène de soi, l’artiste cherche à déconstruire les logiques normatives autour de l’origine ethnique, du genre et des sexualités. Son univers esthétique assez érotique est souvent inspiré de l’afro-futurisme ou des jeux vidéos. Ses représentations prennent souvent place dans des atmosphères extra-terrestres aux chromatiques acidulées.juliana-huxtable-virtute-bostonjuliana-huxtable-boston-virtute

Rafael Lozano-Hemmer, Etat de surveillance

Cet artiste numérique s’est spécialisé dans la dénonciation des dérives actuelles ou potentielles, et de l’usage politique des technologies à des fins de contrôle social. Dans le cadre de cette exposition, Rafael Lozano-Hemmer met en place Surface Tension, un oeil géant interactif. Chacun des mouvements du spectateur est observé, traqué par l’oeil. Un sentiment de profond malaise, lié au caractère intrusif de l’installation, nous rappelle que notre environnement urbain est déjà saturé par ces yeux numériques épiant nos faits et gestes. Rafael-lozano-hemmer-boston-virtuteRafael-lozano-Hemmer-boston-virtute

Sondra Perry, corps hybrides

Utilisant essentiellement le medium vidéo, cette artiste cherche à analyser l’oppression systématique des corps afro-américains au quotidien et dans les médias. Dans Graft and Ash for a Three Monitor Workstation, Sondra Perry soumet au public une installation composée d’une machine sportive dans laquelle le spectateur peut s’installer pour regarder une vidéo. Un visage 3D conçu à partir des traits de Sondra Perry y présente son mode de construction, sa fonction initiale puis bascule dans un discours militant à l’encontre de la culture colonialiste occidentale sur fond de musique relaxante. Un propos qui interpelle et suggère la possibilité d’un monde meilleur au prix d’une analyse critique des tendances discriminatoires de chacun.sondra-perry-boston-virtute (2)sondra-perry-boston-virtute

Amalia Ulman, monde virtuel

Passionnée par les critères esthétiques classificatoires, l’artiste décide d’illustrer ce système de codification. Pour ce faire, Amalia Ulman créa en 2014 un personnage fictionnel dans l’écosystème digital Instagram. Alors qu’Instagram, tout comme la plupart des autres réseaux sociaux, se présente comme un espace où chacun partage des moments d’authenticité spontanés, Ulman prouve le caractère construit des vitrines virtuelles en faisant passer 3 étapes distinctes à son personnage. Les selfies du projet Excellences & Perfections firent tout d’abord d’elle une “cute girl” artiste, puis une “sugar babe” destroy, et enfin une “life godess” detox. En faisant défiler le feed du compte Instagram, l’on suit donc un documentaire sur l’évolution ascendante du personnage à travers des séances de shopping, d’essai de lingerie, voire de chirurgie esthétique. Amalia Ulman entendait par là prouver que chaque femme façonne sa féminité à partir de codes physionomiques, vestimentaires, et comportementaux précis.
  Si la preuve était encore à faire, l’Institut d’art contemporain de Boston démontre avec force le polymorphisme et la richesse de l’art numérique et post-internet. Aux prises avec les thématiques et les outils de nos quotidiens, les artistes numériques frappent, étonnent, et charment par une certaine forme de proximité qu’ils parviennent à instaurer avec les publics, que ce soit grâce à des systèmes d’interactivité, ou en abordant des problématiques communément partagées.Lizzie-Fitch-Ryan-trecartin Notons que l’autre grande réussite de cette exposition, c’est d’être parvenu à réunir autant d’éminentes figures en son sein. Citons, outre les artistes présentés : Jon Rafman et son oeuvre en VR, Ryan Mcnamara avec une performance de danse, mais aussi Name June Paik, Judith Berry, Ed Atkins, Julie Scher, Dara Birnbaum, Harun Farocki, Josh Kline, Anicka Yi, Lynn Hershman, Frances Stark, Thomas Ruff, Frances Stark, Hito Steyerl, Martine Syms, Lizzie Fitch et Ryan Trecartin, howdoyousayyaminafrican, ou encore Cindy Hersman. boston-art-contemporary-virtute (1)boston-art-contemporary-virtute (2) (photos – ICA Boston) EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer EnregistrerEnregistrer EnregistrerEnregistrer EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer