Alors que l’art numérique fut longtemps l’apanage d’une petite communauté d’artistes et de scientifiques anti-institutionnels, force est de constater que l’usage de médiums numériques (logiciel ordinateur, codage..) est actuellement de plus en plus intégré au circuit des grandes institutions culturelles classiques. En témoigne cette année : la carte blanche de Camille Henrot au Palais de Tokyo ainsi que la nouvelle saison Discorde, l’oeuvre-évènement produite sur iPad de David Hockney visible durant l’exposition qui lui était consacrée au Centre Pompidou, ou encore les derniers étages de l’exposition Être moderne à la Fondation Louis Vuitton qui regroupaient un panel de grandes figures des arts digitaux.

Le phénomène de démocratisation institutionnelle des arts numériques est donc bien réel. Si il existe bien un évènement emblématique permettant de traiter à la fois des actualités et de la place de l’art numérique dans le paysage culturel, c’est assurément la Biennale Némo qui se déroule actuellement en Île-de-France jusqu’au 18 mars.

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Vernissage Les Faits du Hasard © Quentin Chevrier, Pixel Lent, Biennale Némo//Arcadi

Produite par Arcadi, un établissement de coopération dédié à la promotion des arts de la scène et des arts numériques en Île-de-France, cette seconde édition de la Biennale Némo a programmé plus de 130 événements répartis dans une soixantaine d’espaces culturels franciliens tels que la Gaité Lyrique, ou encore la Villette.

À l’image du polymorphisme des arts numériques, la Biennale Némo, dont le thème de cette année est “hasard, accident, sérendipité“, propose une pluralité étonnante d’expériences et de découvertes basées sur l’usage des nouvelles technologiques. Lorsqu’on l’interroge à propos des raisons de ce choix, Gilles Alvarez, directeur de la Biennale, répond :

“Le hasard était primordial pour moi parce que c’est la thématique principale de l’exposition principale (Les faits du hasard, CENTQUATRE). Mais plus globalement, le hasard c’est une dimension qui n’a pas très bien cohabité ni avec la science, ni avec la religion, ni avec l’art depuis tout de même des milliers d’années –le hasard a toujours été considéré comme un manque de maîtrise, quelque chose qui dérange. Or on se rend bien compte que le XXème siècle utilise le hasard de manière intensive non plus comme un problème mais comme outil inventif.”

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Vernissage Les Faits du Hasard © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

“Pour ramener tout ça dans la sphère du numérique, aujourd’hui la programmation informatique, donc le code, fait que les artistes savent programmer le hasard. Au CENTQUATRE on a des œuvres génératives et évolutives, ça permet d’avoir des œuvres vivantes, qui évolueront le temps de l’exposition sans qu’on sache vraiment dans quelle direction –tel était le propos de cette expo et de la biennale en général. Comment le code créatif peut organiser le hasard comme un outil de création ?”

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Vernissage Les Faits du Hasard © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

Ainsi, il était possible jusqu’au 4 mars, par exemple, de transmuter vos locutions en eau grâce à un dispositif technique complexe mis en place par Michael Montanaro et Navid Navab dans le cadre de l’exposition Les faits du hasard au CENTQUATRE Paris.

Aquaphoneia avait cela d’original, et en même temps d’assez caractéristique des arts numériques, qu’elle jouait sur l’interactivité avec le public tout en disposant d’une réelle forme d’autonomie : pour que l’oeuvre fonctionne, il était nécessaire que le spectateur enregistre sa voix dans un cor.

Ceci fait, le spectateur n’avait plus qu’à observer avec intrigue les différentes phases de décomposition et recomposition alchimique des ondes sonores de son timbre qu’opéraient successivement les différents éléments machiniques de l’installation -et ce jusqu’à la phase finale : la transmutation en matière aqueuse et gazeuse.

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Vernissage Les Faits du Hasard © Quentin Chevrier, Aquaphonea, Michael Montanaro et Navid Navab, Biennale Némo//Arcadi

Plutôt que sur l’interactivité, Gilles Alvarez insiste pour mettre l’accent sur l’aspect génératif : “Pouvoir créer des œuvres ouvertes qui vivent leur vie de manière autonome. Là est le génie de l’artiste numérique qui encadre le hasard, et le laisse vivre.

“L’interactivité ça a un intérêt pour un musée des sciences dans un cadre pédagogique, mais ça ne fait pas « œuvre » à elle seule selon moi. Ce qui compte, c’est le code du côté de la générativité. Ça me paraît important de conserver ici la même mise à distance qu’avec l’art contemporain.”

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Vernissage Les Faits du Hasard © Quentin Chevrier
Piano Migrations, Kathy Hinde, Biennale Némo//Arcadi

Loin de se cantonner à un modèle de festival d’art exclusivement basé sur la programmation d’installations, la Biennale Némo propose également des rencontres autour du thème de l’actualité culturelle, des concerts électro et des représentations théâtrales.

“Ce qu’a de spécifique la Biennale Némo c’est qu’elle ne s’arrête pas à l’art numérique au sens étroit du terme. C’est aussi une manifestation très musicale. Musiques exploratoires, expérimentales, contemporaines, jazz, le tout pris sous l’angle audio-visuel. On s’intéresse beaucoup à l’interaction image et son. D’où Martin Messier par exemple, Alex Augier… Des compositeurs audio-visuels quoi”

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Martin Messier : Field © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

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Alex Augier, _nybble_ © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

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Anna Meredith + ToutEstBeau © Quentin Chevrier; Biennale Némo//Arcadi

“D’autre part, on a beaucoup approfondi aussi la dimension du spectacle vivant. Art vivant “technologiquement informé” comme je l’ai appelé il y a peu. On a organisé le mini festival « Sors de ce corps » dans le cadre de la Biennale avec le directeur de la Gaieté lyrique pour créer une plateforme de visibilité de formes innovantes du spectacle vivant”.

“Tout ça avec une interactivité très présente entre spectateurs et interprètes en faisant rentrer la robotique et la VR dans le spectacle vivant. On interroge le corps, le toucher, l’immersion, la sensation.. Mais aussi la technologie, car parfois c’est elle qui est mise en scène dans ce spectacle.”

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Festival Sors de ce corps ! / Joris Mathieu : Artefact © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

“On a fait d’une voix off une intelligence artificielle qui domine l’acteur au plateau en le guidant. C’est une manière de montrer l’état de la recherche en matière de spectacle vivant qui n’hésite pas à utiliser la technologie, et ça permet de l’explorer à travers le dispositif classique du spectacle vivant. C’est ça la grosse différence avec l’édition précédente de la Biennale, l’arrivée du spectacle vivant. Ça fait de cette édition une sorte de laboratoire de la création contemporaine à l’âge numérique, sans se cantonner à l’art plastique.”

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Festival Sors de ce corps ! / Frédéric Deslias (Cie Le Clair obscur) : #Shake_Me © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

Aucun médium traditionnel n’est laissé pour compte, et la Biennale Némo a donc également investi dans des formes tout à fait nouvelles d’expérience culturelle.

Ainsi, le théâtre du Châtillon proposera, du 14 au 16 mars, de partager le sort d’un repris de justice décidé à échanger ses yeux contre sa libération carcérale grâce à une immersion complète basée sur l’usage d’un casque de réalité virtuelle. Il s’agit là d’une démarche particulièrement intéressante puisque pour l’heure le secteur culturel investit relativement peu dans la réalité virtuelle, contrairement à la sphère vidéo-ludique par exemple.

Une autre expérience, cette fois produite par le collectif INVIVO,  propose à l’utilisateur une étrange mise en abîme : l’utilisateur endosse le rôle d’un cobaye qui, dans un futur pas si lointain, devra subir les tests d’une start-up nommée Dreamr visant à plonger le sujet dans un sommeil artificiel.

“Cette édition (..) est entièrement dédiée au décloisonnement artistique, à l’hybridation des disciplines, aux esthétiques et ingénieries émergentes, aux rapports entre arts et sciences et aux nouvelles questions sociétales qui adviennent en cette époque technologique et ultra-connectée”

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Festival Sors de ce corps ! / Laurent Bazin (Cie Mesden) : Les Falaises de V. © Quentin Chevrier, Biennale Némo, Arcadi

L’ambition, qu’a eu cette Biennale d’offrir une réelle forme de transversalité tant au niveau des médiums artistiques que des savoirs exploités ou des approches de l’expérience culturelle (contemplation, interaction, immersion), est le reflet assez fidèle de ce qu’est aujourd’hui l’art numérique : un monstre hybride.

Et pour cause, cette appellation désigne tout autant les robots automatisés de Mark Galt que les vidéos de Jon Rafman ou les installations de teamLab. Sans doute ce regroupement a-t-il quelque chose d’un peu anarchique dans son hétérogénéité, mais c’est peut-être précisément là qu’est la richesse et la force de l’art numérique.

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Festival Sors de ce corps ! / Hicham Berrada et Laurent Durupt : Présages © Quentin Chevrier, Biennale Némo//Arcadi

Une richesse dont la Biennale Némo a, indéniablement, fait l’éloquente démonstration cette année. Or cette réalisation culturelle est d’autant plus précieuse qu’elle n’a actuellement aucun équivalent au monde en terme d’envergure et de diversité.

Malgré des avancées conséquentes, l’art numérique demeure aujourd’hui encore une sphère relativement marginalisée au niveau des institutions culturelles, et souvent méconnue des ministères publics.

Un grand manque de reconnaissance budgétaire et juridique dont on est en droit de s’agacer, mais que viennent heureusement pallier des évènements tels que le festival Elektra à Montréal, la Transmédiale de Berlin, ou la Biennale Némo.

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Hamlet, MacCreteil ©photos quentin chevrier, Biennale Némo//Arcadi

 

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