Jusqu’au 20 mai la Maison Rouge présente, outre Black Dolls et Demeure de Lionel Sabatté, l’exposition Ceija Stojka : une artiste rom dans le siècle. Pour la première fois à Paris, l’histoire de Ceija Stojka ainsi que quelque cent cinquante de ses oeuvres, peintures, dessins, et carnets, sont présentées au public. Un témoignage touchant, authentique et brut sur les effroyables réalités des déportations sous l’Allemagne nazie.

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Ceija Stojka est née en Styrie, Autriche, dans une famille tzigane itinérante vivant du commerce de chevaux. En 1943 elle est emmenée à Auschwitz à l’âge de dix ans avec sa mère, ses frères et ses soeurs dans le cadre de la déportation massive des populations roms par le régime nazi.

Elle survivra à deux autres camps de concentration, Ravensbruck et Bergen-Belsen pour être finalement libérée le 15 avril 1945. Ce n’est que quarante ans plus tard qu’elle s’attèlera à l’art, à la manière d’une thérapie, d’un témoignage, d’un travail de mémoire.

 

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© Ceija Stojka, Adagp, 2017. Collection Antoine de Galbert

 

La Maison Rouge donne à voir cette démarche d’autant plus précieuse qu’elle constitue l’un des rarissimes rapport tzigane sur la déportation nazie. La scénographie de l’exposition organise ce récit littéraire et iconographique selon un ordre chronologique.

La première salle de l’exposition regroupe les oeuvres qui font référence à l’avant. On y trouve un corpus de tableaux très colorés mettant en scène des cadres paisibles et idylliques à la végétation généreuse. Une vision, fantasmée peut-être, du bonheur simple qui fut arraché à Ceija alors qu’elle n’était qu’une enfant.

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© Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Hojda et Nuna Stojka

Vient ensuite la période des abris précaires, de la vie incessamment traquée. Alors que les teintes s’assombrissent, le tracé se fait plus incisif, plus saccadé. Ceija, à cinquante ans passés, rapporte l’angoisse ambiante avec la force de l’actualité.Ceija-Stojka-virtute (9)

Les visions cauchemardesques de l’enfant se confondent avec les ordres nazis. “Taisez-vous ! (..) Allez, tout le monde à Auschwitz”, telles sont les paroles traumatiques que Ceija grave sur ses toiles. Après avoir été emprisonnée avec sa famille le 3 mars 1943, Ceija prendra un convoi vers Auschwitz dont beaucoup ne devaient jamais revenir.

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Les deux salles suivantes sont consacrées à la représentation de la vie dans les camps concentrationnaires. Ici le point de vue alterne entre celui de l’enfant (face aux nazis), du rescapé (derrière les barbelés), et du transcendant (au-dessus du camp) pour transcrire l’horreur de l’incarcération.

Les compositions illustrent la rencontre entre cruauté des gestes, rigidité des paroles, et inquiétude perpétuelle des prisonniers.

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La violence inouïe du régime est représentée par des chiens féroces, et des soldats dont on ne reconnaît plus l’humanité. Alors que la fin de la guerre approche, l’apocalypse s’organise : les corps s’amoncellent furieusement, et les déportés se trouvent contraints de se nourrir de cuir et de terre. En 1945 enfin, Bergen-Belsen est libéré par les forces alliées.

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© Ceija Stojka, Adagp, 2017

La dernière salle représente les émouvantes retrouvailles de Ceija avec une nature infiniment bienveillante. Astres, fruits et arbres sont en fête. Le style de ces toiles fait vivement écho aux compositions de la première salle, faisant de la vie concentrationnaire une parenthèse tragique et heureusement close.

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© Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Galerie Kai Dikhas

Le regard que porte a posteriori Ceija sur son histoire, et sur l’Histoire en général de la Seconde Guerre mondiale est investi d’un puissant message d’espoir.

Il est tout spécialement signifié par la présence récurrente de la Vierge Marie dans ses toiles, ou la figuration presque systématique d’une branche -symbole de la survie à la faim dans les camps, mais symbole aussi du cycle des renaissances.

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Le style souvent naïf et presque enfantin des tableaux, des dessins, et des écrits donne à l’oeuvre de Ceija une dimension d’autant plus touchante qu’elle semble être l’expression d’une sensibilité innocente et sans filtre.

Maison Rouge a décidément su faire honneur, et aux qualités esthétiques de l’artiste, et au courage de la personne grâce à une exposition diversifiée, logiquement articulée, et pertinemment documentée. On espère que cet intérêt institutionnel annonce une reconnaissance plus large de cette artiste encore trop méconnue.

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