Entre les clips de la chanteuse Angèle et une récente polémique liée à sa vidéo Les passantes, difficile de la rater. Charlotte Abramow, l’étoile montante de la scène artistique francophone, enchaîne depuis quelques années les projets photos et vidéos dans son pays natal, la Belgique, mais aussi en France.

Avec humour, sensibilité et conviction, elle met son objectif au service d’un propos qui aborde tantôt le trouble des relations familiales, tantôt l’inégalité entre hommes et femmes dans nos sociétés.

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L’ascension d’une passionnée

Inspirée par des clichés familiaux, Charlotte s’essaie à la photographie dès ses 7 ans. Alors que chats, fleurs et champs voisins servent de premiers sujets d’expérimentation, une vocation prend forme.  A 16 ans, Charlotte assume tous les postes ; elle s’improvise coiffeuse, maquilleuse et styliste pour réaliser ses shootings avec des amies de traverse ou celles qu’elle appelle ses “muses”.

C’est à l’occasion d’un stage aux rencontres d’Arles que le tournant a lieu. En effet, c’est là qu’elle y rencontre le photographe italien Paolo Roversi, qui lui consacre un article entier dans Polka Magazine en 2011. Une précieuse marque de reconnaissance pour Charlotte amorçant le début de sa carrière professionnelle dans le milieu de la photographie, notamment auprès de magazines de mode belges.

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Passionnée mais relativement ignorante du versant théorique, juridique et technique de la photographie, Charlotte déménage à Paris pour se former à l’école des Gobelins. Depuis l’obtention de son diplôme en 2015, la jeune photographe belge accumule des projets qui se comptent aujourd’hui par dizaines.

Distinctes, ses séries de photographies n’en sont pas moins toutes liées par un certain nombre de caractéristiques. Charlotte Abramow, c’est avant tout un féminisme convaincu, une attention particulière aux rapports familiaux et un style coloré, dont la mise en scène côtoie parfois le surréalisme.charlotte-abramow-virtute (5)

Une polémique révélatrice

Sans être franchement militant et encore moins moralisateur,  l’art de Charlotte est toutefois d’une fraicheur se faisant volontiers provocatrice quand il s’agit de briser des tabous absurdes ou de questionner des normes vétustes. Ainsi, à l’occasion de la Journée Internationale des droits de la femme, le clip Les Passantes (Georges Brassens) réalisé par ses soins, est diffusé sur la toile. Très vite, Youtube censure la vidéo pour les moins de dix-huit ans.

Les raisons ? Une représentation métaphorique de vulves et de menstrues à grands coups de fruit, de chewing-gum et de peinture. Des images jugées “offensantes” pour les modérateurs de la plateforme vidéo. Quel choc en effet, surtout lorsque des statistiques récentes rapportent que la moitié des adolescents (tous sexes confondus) ont déjà visité les pages de sites pornographiques sans s’en trouver nécessairement, loin s’en faut, traumatisés !

Alors même que Youtube, que ce soit par les clips véhiculés ou les publicités imposées, est littéralement pavé de représentations ultra-sexualisées des femmes, cette censure porte l’hypocrisie aux nuées. L’absurdité de cette initiative cristallise, par-delà “l’évènement” de la censure, une problématique de portée sociétale. Le caractère arbitraire de la décision de l’hébergeur – que les réactions massives de la part des publics rendirent éphémère – dit quelque chose du partage confus et souvent injuste établi par les institutions entre le dicible et l’indicible, le visible et l’obscène.

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Ce système normatif, qui discrimine sans vergogne les organes reproductifs et les règles des femmes tout en sur-représentant jusqu’à l’indécence d’autres localités corporelles jugées plus “acceptables” (comprenez : “sexy”), Charlotte Abramow le subvertit régulièrement dans son travail.

L’hommage au féminin

Dans The Real Boobs, Clodette et Find your Clitoris, Charlotte, en jouant là encore sur des éléments métaphoriques, célèbre la beauté naturelle du corps féminin. Avec une certaine ingéniosité, l’artiste met en scène des personnages nettement sexués précisément pour prouver que la féminité peut non seulement exister, mais aussi être belle indépendamment de la sexualisation des corps.

À la manière d’un chant en faveur de la tolérance et du droit de la femme à la jouissance, voilà qu’apparaissent dans une simplicité devenue splendeur le corps “sénile” de Claudette (74 ans) et une série de seins nus (petits, pendants, asymétriques…).

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Dans Find your clitoris, Charlotte Abramow élabore une ode au plaisir féminin en mimant l’orgasme et en suggérant le clitoris. Organe exceptionnel à plus d’un titre, mais tout particulièrement parce qu’il est le seul du corps humain à être exclusivement dédié au plaisir. Pour autant, ou peut-être pour cette raison précisément, il demeure encore très largement méconnu des femmes et assez méprisé lors des pratiques sexuelles. Une nouvelle preuve que les femmes demeurent (encore) relativement encastrées dans une position, où elles ont le devoir d’être des objets de fantasme mais pas le droit d’être sujets de jouissance.

Quand la photographie de mode parle du lien familial et façonne le rêve

La thématique de l’égalité homme-femme mise à part, Charlotte Abramow s’est également beaucoup intéressée à l’intimité familiale dans la série Dear Mother et Maurice. Ce projet à venir sera en quelque sorte le récit illustré de la maladie cancéreuse de son père et de sa rémission progressive.

Enfin, même si la patte surréaliste de Charlotte est évidente dans chacune de ses créations, on pourrait (grossièrement) distinguer un troisième axe de travail s’articulant spécifiquement autour de la composition onirique. Dans Honore, Max et les Maximonstres ou Le Petit Prince, Charlotte organise par de soigneuses mises en scène la rencontre fantasmagorique entre des éléments étrangers.

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Ici comme ailleurs, l’oeil de Charlotte est profondément bienveillant : humour et douceur sont de mise. Ici comme ailleurs, la méticulosité de l’agencement des couleurs et des modèles n’est pas sans rappeler l’art de la composition picturale. Chaque élément trouve sa place sur un fond souvent monochrome dans une tranquille harmonie de formes, de mouvements et de teintes.

Assurément, Charlotte Abramow n’a pas fini de nous étonner. Malgré des allures résolument pop, son travail aborde à bras-le-corps des problématiques sérieuses sans jamais tomber dans l’écueil du prêche ou de la haine. Sexe, adolescence, vieillesse, rapport au corps… :  autant d’espaces d’interrogations existentiaux où chacun se reconnaîtra, et qui se trouvent élégamment sublimés par la photographie de Charlotte Abramow.

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(© Charlotte Abramow)

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