Du 16 février au 13 mai 2018, le Palais de Tokyo présente sa nouvelle saison: Discorde, fille de la nuitSelon la mythologie grecque, la déesse Eris n’enfanta jamais que de terribles maux tels le meurtre, le désastre ou l’oubli. Personnage de la dévastation et du stérile, Discorde peut-elle inspirer l’artiste ? Fait-elle de l’art une nécessité ? Muse maudite, quel genre d’art enfantera-t’elle ?

Ces questions apparaissent au coeur des thématiques de cette saison artistique composée de sept expositions et d’une œuvre in-situ. Pas moins de neuf artistes vont aborder les problématiques liées au conflit des identités et des histoires, ainsi que leur impact possible sur ce qu’est l’art aujourd’hui. Présentation.

L’ennemi de mon ennemi

Neil Beloufa

Une installation aussi riche que décapante, qui constitue l’exposition-phare de cette saison, et occupe la grande majorité du rez-de-chaussée du Palais. En s’inspirant de la propagande politique et des actualités tant dans le champ politique que dans celui de l’art, Beloufa cherche à dénoncer l’extrême duplicité des discours qui nous environnent.

 

Pour ce faire, de nombreuses petites installations sont placées dans un véritable « circuit » parcouru par des robots qui, conformément à une formule algorithmique conçue en amont, déménagent et font pivoter les œuvres.

L’ensemble est caractérisé par un humour noir, qui met encore un peu plus en exergue le caractère hypocrite des stratégies discursives dont nous sommes les récipiendaires.

En jouant par sa scénographie avec le système narratif de l’Histoire, l’artiste en souligne intelligemment la dimension contingente, interchangeable, voire chaotique. Notons que les différentes œuvres présentées sont souvent le produit d’une collaboration avec d’autres artistes.

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L’un et l’autre

Kader Attia et Jean-Jacques Lebel

L’exposition constitue ce que Félix Guattari appelle un “agencement d’énonciation collective”, c’est-à-dire une coopération à la fois commune et distincte, ici majoritairement composée de documentations historiques.

Kader attia art contemporain palais de tokyo virtute 5

Deux installations sont exposées.

La première, The culture of Fear: An invention of evil d’Attia traite de la constitution, par les médias, du mythe de l’Autre radical, étranger et menaçant. Pour cela, une salle est habitée par de hautes et fines étagères sur lesquelles sont placardés des extraits visuels de journaux datant de la période colonialiste.

La seconde installation, Poison soluble, de Lebel cette fois, aborde “la persistance transhistorique de l’humiliation, du viol et de la torture en tant que crimes de guerre impérialiste” par une scénographie labyrinthique où le spectateur côtoie les visuels d’atrocités perpétrées par les soldats états-uniens sur des incarcérés durant la guerre d’Irak.

DAIMYO – Seigneurs de la guerre au Japon

George Henry Longly

Le corps analogue de George Henry Longly lie la figure du daimyo, le seigneur de guerre japonais, avec nos représentations contemporaines en utilisant une scénographie qui mêle son, sculpture et vidéo avec un équilibre d’une harmonie surprenante.

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Bouche-moi ce trou

Anita Molinero

Une oeuvre de “forme-fiction” hallucinée, composée d’un bloc de polystyrène carbonisé en suspension autour duquel gravitent des carénages de motos brulés. Espèce de vaisseau spatial crashé dans le coeur du musée qui nous rappelle l’existence, peut-être, de menaces inconnues à venir, même dans ce lieu hétérotopique et insulaire qu’est l’institution culturelle.

anitta molinero

Hot to Trot. Not.

Nina Chanel Abney

Ces fresques réalisées in situ par Nina Chanel Abney illustrent l’actuel trouble des identités, des frontières, des morales. Son oeuvre se situe quelque part entre la figuration et l’abstraction, et pioche avec une certaine allégresse dans les références et les esthétiques de la culture pop actuelle. Un rendu aux couleurs vives et aux formes schématiques, qui n’ôte rien de la puissance dénonciatrice de l’ouvrage.

palais de tokyo Nina Chanel Abney

Toll

Daiga Grantina

L’oeuvre de Daiga Grantina est un composé de scupltures-assemblages maintenu dans un état d’imperfection en référence aux potentialités de l’imaginaire infantile qui construit sans cesse, mais en n’imposant jamais de formes fixes. Un tout qui étonne, qui laisse circonspect, et, infailliblement, charme par la puissance créatrice pure qui en émane. Formes imparfaites peut-être, mais aux potentialités infinies sans doute.

Ce qui coule n’a pas de fin

Massinissa Selmani

Massinissa Selmani propose au public un cortège de dessins au tracé minimaliste retraçant le parcours de la militante anarchiste Louise Michel. La figuration de Selmani, d’une grande pureté, constitue un cheminement semi-documentaire sur les évènements historiques ou les actualités politico-sociales.

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On vit qu’il n’y avait plus rien à voir

Marianne Mispelaëre

Spécialiste du travail de l’invisible, l’artiste française interroge ici le sens des bâtiments fantômes. Pouvoir appréhender l’absence d’un édifice comme la persistance d’une “trace” par une réflexion plastique, telle semble être la démarche de Mispelaëre. Il s’agit, aussi, d’un questionnement profond sur l’impact des actualités géopolitiques qui font des bâtiments des ruines.

Under the hummer

Bertrand Dezoteux

L’artiste projette exceptionnellement sur la façade du Palais de Tokyo une vidéo grâce à la technique de mapping vidéo. Le visiteur embarque dans un voyage intempestif avec des personnages saugrenus au bord d’un hummer. Un monde défile, un monde étrange et étranger dont l’histoire nous est inconnue- le reflet possible d’une réalité post-humaine.

Cette nouvelle saison du Palais de Tokyo aborde donc avec une certaine audace un thème éminemment complexe qui aurait pu se heurter à l’écueil de l’approche documentaliste quelque peu “ennuyeuse” : le rapport entre la violence de l’Histoire et l’art. Si l’art prend acte de l’évènement tragique, du drame historique, des dangerosités futures, sous quelle forme le fait-elle ? Avec quels outils, quelles intonations ?

Palais de Tokyo saison Discorde - Kader Attia Neil Beloufa virtute 12

A ces questions, la saison Discorde n’apporte pas de réponse monolithique, et c’est sans doute là sa force. En effet, le plus frappant lorsqu’on explore le Palais de Tokyo, c’est l’habileté du jongle entre les différentes approches des artistes pour traiter de ces interrogations.

Ainsi le spectateur alterne entre indignation et écoeurement devant Attia Lebel, figure amusée devant l’histrionisme mordant des installations de Beloufa, et contemplation studieuse avec Mispelaëre. Pluralité des émotions face à un agencement d’expositions qui, décidément, convainc. Notons que cette diversité, nous la retrouvons également dans le choix des médiums.

Une saison réussie, qui saura interpeller par l’intensité de son propos et séduire grâce à sa grande variété.

Palais de Tokyo saison Discorde - Kader Attia Neil Beloufa virtute 30

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