Avec des dizaines d’expositions dans son pays d’origine et la très remarquée Thinking the Unthinkable à l’Ermitage de Saint-Petersbourg, Donato Piccolo s’impose comme l’une des figures majeures de l’art contemporain italien.

Pour la toute première fois en France, la Galerie Italienne accueille une exposition semi-rétrospective entièrement consacrée à son oeuvre jusqu’au 1er décembre : La Gioconda Che Cammina. Une perspective pluri-médium nous entraînant aux confins d’un monde possible, où le délire de l‘intelligence artificielle côtoie l’éminente tradition de l’art pictural.

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Quand l’organique rencontre la technique

À travers les vitres latérales de la Galerie Italienne, s’exhibe, un peu à la manière d’une invitation, une gigantesque sculpture tubulaire. Intrigant, forcément. Une fois entré dans l’enceinte du bâtiment, l’on comprend rapidement que cette installation quelque peu alambiquée fonctionne en réalité comme une caisse de résonance. En effet, Butterfly effect est une machine destinée à amplifier, jusqu’au fracas cacophonique, le bruissement d’ailes d’un papillon électriquement animé.

Poésie du morbide ? Plutôt une rencontre touchante entre la délicatesse d’un symbole de jouvence consacré et le drame implacable de la finitude auquel le vivant est destiné. Requiem en temps réel pour cet être de volubilité, maintenant réduit à des convulsions d’agonie. Référence, peut-être, au Frankenstein de Mary Shelley, où se reconnaissent nombre de scientifiques expérimentateurs – mais ici, l’électricité est moins là pour donner la vie que pour faire entendre la mort.

Cette oeuvre, sans résumer le reste de l’exposition, annonce déjà une délicatesse et une recherche hybride tout à fait caractéristique de l’ensemble des œuvres que la Galerie Italienne donne à voir. Dessins, sculptures, peintures et robotique sont animés par une réflexion philosophique aiguë, voire parfois têtue, sur le rapport de l’humain à ses apories et à son radicalement autre. Cette démarche constitue ce que Donato Piccolo appelle un “art holistique” ; un art qui aspire à explorer “l’énigme du monde visible” en multipliant les approches sensibles.

Oscillant entre l’esprit scientifique décapant et l’hommage respectueux à la grande Histoire de l’art pictural, l’artiste offre notamment au rez-de-chaussée de la Galerie Italienne la vision assez troublante d’une garderie de robots automatisés créés spécialement pour l’occasion, et dont La Gioconda che cammina n’est d’ailleurs autre qu’une reproduction de la Joconde réalisée par l’artiste lui-même.

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Selon Raphaella Riboud-Seydoux, co-directrice de la galerie,

“Donato Piccolo avait cette volonté de créer une série de machines autonomes, indépendantes, et surtout évolutives. Grâce à un système d’apprentissage et d’adaptation, chacune des œuvres a développé un caractère propre. Et si ça ne tenait qu’à lui, l’espace tout entier de l’exposition serait en fait saturé par les déambulations de ces petits êtres d’intelligence artificielle. Tout ça dans l’idée de produire un authentique environnement alternatif, peut-être visionnaire du monde dans lequel nous vivrons dans quelques années, en cohabitation totale avec ces formes de vies automatisées.”

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Le génie pictural, 2.0

Le sous-sol de la Galerie Italienne exhibe surtout des œuvres déjà présentées dans le cadre d’autres expositions. Ici, le système d’écho entre plans de construction peints et installations fonctionne particulièrement bien. Et ce, notamment grâce au geste curatorial salutaire de David Rosenberg qui mise résolument sur la fluidité et la connexion entre les différentes pièces et les différentes salles, pour constituer un tout d’une homogénéité particulièrement convaincante.

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Interrogé à propos du rapport entre esquisses et sculptures, Donato Piccolo explique :

“De fait, je ne sais jamais d’emblée ce qui sera oeuvre. Je débute systématiquement chaque installation avec une série de plans prévisionnels. Après certaines vérifications dans mon atelier, si l’oeuvre est physiquement viable, elle prend la forme d’une sculpture et le plan est oublié. Par contre, si mon projet semble irréalisable, alors c’est le plan en lui-même qui, une fois peint, devient une oeuvre à part entière. C’est pour cette raison que vous pourrez observer, tout au long de l’exposition, un dialogue dynamique entre les différents médiums que j’ai pu employer”.

Parmi les multiples perles d’ingéniosité disposées à cet étage, on trouvera notamment un trio de catalogues d’exposition artificiellement modifiés, et initialement présentés à l’Ermitage. Presenze, Vermeerainbow et La promessa reproduisent respectivement des œuvres d’Hopper, Vermeer et du Caravage. Il s’agit de banals livres d’art, à ceci près que Donato Piccolo a inséré en inter-page un système électrique basé sur des lampes LED pour produire en filigrane certaines formes telles qu’un arc-en-ciel.

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Avec cette intégration d’éléments artificiels, l’artiste, en plus de délivrer une poétique nouvelle quasi cérémonieuse vis-à-vis des grands maîtres de la peinture, soulève la question du rapport entre art “traditionnel” et art “numérique“. L’un exclut-il nécessairement l’autre ? De toute évidence, non. Et c’est non sans humour que Donato Piccolo en fait la démonstration. L’on sait par exemple que de nombreux historiens de l’art ont souligné le mystère des toiles d’Edward Hopper : ces figures sans cesse affairées, que regardaient-elles ? Presenze y apporte une réponse assez jubilatoire grâce aux silhouettes halogènes tout droit sorties des bois d’arrière-plan. Ce que regarde cette jeune femme, ce ne serait autre que des spectres – et voilà que la technologie réenchante le monde.

Aux frontières de l’esprit

Autre pièce que l’on retiendra : Hey Einstein ! Cette tête en silicone aux traits de l’aimable physicien allemand débite un long monologue en ouvrant sur le spectateur des yeux totalement hallucinés.

À propos du choix de la figure et de la teneur du discours, Donato Piccolo nous confie : “En tant qu’ingénieur, Einstein représente pour moi, et comme pour l’ensemble de notre communauté occidentale d’ailleurs, un summum d’intelligence. J’ai programmé cette oeuvre pour qu’elle présente oralement toute une série de paradoxes a priori insoluble – l’idée étant que si même Albert Einstein est incapable d’y trouver une solution viable, alors aucun humain ne le peut”. Coup de théâtre. L’une des figures les plus emblématiques de l’inventivité propre à l’espèce humaine se fait le porte-parole de nos vanités. Hey Einstein !, c’est en fait l’expression même, dans et par le langage, des bornes de la connaissance humaine. Une vraie leçon de modestie, en somme.

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Avec cette exposition, la Galerie italienne introduit une première exposition solo réussie d’un artiste  conjuguant avec un certain brio l’analyse réflexive, l’esthétique de la technique et l’hommage à l’Histoire de l’art. Une démarche ambitieuse, sans doute, jonchée de thèmes souvent complexes. Cependant, Donato Piccolo ne sombre jamais dans l’élégiaque. Bien au contraire, puisque dans La Gioconda che cammina, entre touchante maladresse des automates, fascination artistique et exultation de l’esprit scientifique, tout est décidément fête. 

Jusqu’au 1er décembre 2018 à la Galerie Italienne. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de la galerie.

Photos © Galerie Italienne

 

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