Du 20 octobre au 10 novembre 2017, l’artiste américain Evan Roth présente l’exposition “Landscape with a ruin” au Mona Bismarck American Center, à Paris. Fidèle à son habitude, l’artiste aborde la problématique des nouvelles technologies en prenant un angle d’attaque original : le câblage mondial d’Internet.

“Landscape with a ruin”. En français, traduisez par “Paysage avec une ruine” ou “Paysage de ruines”. Tel est le nom du nouveau solo show de l’artiste américain Evan Roth, présenté du 20 octobre au 10 novembre 2017 au Mona Bismarck American Center à Paris. L’occasion parfaite, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, de découvrir cet artiste à la fois original et engagé.

Hacker créatif

Le parcours d’Evan Roth se situe au confluent de l’art et des nouvelles technologies. Tout commence dans les années 1990 lorsque celui-ci, alors étudiant en architecture, découvre le potentiel offert par la révolution technologique en plein essor.

Depuis la fin du XXe siècle se développe en effet une globalisation mondiale sans précédent. Celle-ci passe par le développement d’une innovation radicale : le World Wide Web. Un réseau d’un nouveau genre en pleine expansion, dont le succès repose sur un concept moderne : l’open source.

À l’heure ou le Minitel joue encore des coudes face à l’ordinateur, il n’en faut pas davantage pour inciter le jeune Evan Roth à donner vie à ses projets personnels. Rapidement, celui-ci délaisse sa carrière d’architecte et met le cap sur des horizons plus artistiques. Désormais, il consacrera son temps et son énergie à un but précis : devenir un hacker créatif.

Alphabet graffiti

Graffiti analysis, un alphabet de rue mis au point par Evan Roth

Artiste et hacktiviste

Dès le départ, l’initiative d’Evan Roth s’inscrit dans une volonté à la fois artistique et engagée. À ses yeux, les nouvelles technologies doivent non seulement être utilisées pour développer l’esprit créatif, mais aussi l’esprit critique.

Premier objectif, avant tout : réhabiliter l’image de l’open source et des hackers auprès du grand public. Depuis les années 1990, ces derniers sont en effet constamment présentés dans les médias comme des cybercriminels.

Rappelons ici que le terme anglais “hacker” signifie “bricoleur” et que l’open source désigne la mise en ligne de logiciels ouverts et modifiables par tous. La philosophie du hacking repose ainsi sur une idée de libre distribution et de libre modification, dans une optique de progrès général.

Autant dire que sans l’existence de ces bricoleurs informatiques, vous ne seriez ni devant Internet, ni devant votre ordinateur à cette heure-ci.

Le reste de l’histoire s’écrit à la lumière des débats de société et des campagnes de propagande… D’un côté, les hackers sont stigmatisés comme des bandits d’un nouveau genre et assimilés à des pirates 2.0. Certains d’entre eux, il est vrai, n’agissent pas toujours en conformité avec la légalité (droits d’auteur, protections de données…). De l’autre côté, les hackers pâtissent également d’une image décrédibilisée en raison des conséquences de la révolution technologique, à laquelle personne n’a été préparé.

Dès les années 2000, la popularisation d’Internet et de l’outil informatique offre néanmoins de nouvelles possibilités. En 2005, Evan Roth crée une première structure hybride, le Graffiti Research Lab. Cette initiative d’un nouveau genre se situe à la croisée des chemins entre le street art et les nouvelles technologies. L’objectif est simple : réaliser des projets créatifs touchant le plus grand public possible.

En collaboration avec des artistes et des scientifiques, Evan Roth met au point le projet “Laser Tag”. Grâce à un mini-laser portable, des taggeurs sont invités à graffer sur les murs des bâtiments en ville. Dans la nuit urbaine, les motifs s’inscrivent en direct sur les façades des bureaux. Visibles par tous, ces tags ont l’avantage de ne laisser aucune trace une fois effacés. L’initiative assure une interaction optimale avec le public, qui assiste à la création de l’œuvre en direct – sans parler de la symbolique de résistance que pourraient bientôt recouvrir de tels actes…

Aux yeux d’Evan Roth, l’initiative du Laser tag s’inscrit ainsi dans une vraie continuité historique. Pour lui, le graffiti est une forme d’expression née d’un hacking matériel. “À l’origine, les bombes à spray n’ont jamais été conçues pour faire du street art” confie-t-il.

Evan Roth est également le fondateur du Free Art and Technology Lab (FATLab). Un collectif d’artistes qui a la particularité de produire des œuvres fondées sur l’open source. L’idée est notamment de se positionner à l’encontre des lois protectionnistes de copyright et de protection des données. Pour Evan Roth, ces restrictions sont en effet moins faites pour protéger les auteurs que pour brider l’information. À l’heure d’Internet, il s’agit pour lui d’un système obsolète.

C’est dans cet esprit que l’artiste a exposé récemment, au Museum of the Moving Image de New York, l’œuvre “A Tribute to Heather “ (2013). Sur un écran vidéo de 15 mètres de long étaient diffusées en boucle dix animations au format GIF, créées par Evan Roth.

Il y a peu, Evan Roth a vendu l’un de ces GIF à l’organiste Hampus Lindwall via la galerie XPO à Paris (aujourd’hui fermée). Le contrat de vente stipulait une condition expresse : mettre l’œuvre en ligne et la laisser accessible à tous, indéfiniment.

Une initiative directement opposable à la mouvance protectrice générale qui se développe dans la sphère artistique. Bien difficile, pour l’heure, d’y voir clair sur ce sujet pour le moins polémique.

Mais l’initiative d’Evan Roth a au moins l’avantage de poser des questions que beaucoup préfèrent occulter. De toute évidence, les créateurs, les juristes et les philosophes ne pourront pas faire encore longtemps l’économie d’une redéfinition des concepts les plus fondamentaux (les notions d’art, d’œuvre, d’auteur ou encore de diffusion…).

Autant de problématiques actuelles qui expliquent sans doute le succès grandissant de l’œuvre d’Evan Roth. L’artiste a déjà été exposé au Centre Pompidou, à la Kunsthalle Wien ou encore à la Tate Gallery.

Landscape with a ruin

L’exposition du Mona Bosmarck American Center, visible jusqu’au 10 novembre, présente le travail d’Evan Roth sur la thématique du câblage mondial d’Internet.

 

Landscape with a Ruin, exhibition by Evan Roth  © Saywho / Mona Bismarck American Center

Landscape with a Ruin, exhibition by Evan Roth  © vinciane lebrun-verguethen/Mona Bismarck American Center

En 2014, l’artiste se lance dans un projet de grande envergure. Partant du principe qu’Internet est souvent perçu comme un réseau immatériel, il décide de se mettre en quête de la partie invisible de l’iceberg, l’Internet matériel.

Pendant des mois, Evan Roth parcourt tous les pays du monde (Royaume-Uni, France, États-Unis, Suède, Hong-Kong, Nouvelle-Zélande…). Partout où il s’arrête, il visite les zones côtières et filme les endroits où s’enfoncent les réseaux de câbles sous-marins. Ce sont ces réseaux qui assurent aujourd’hui l’échange d’information à l’échelle planétaire.

De cette expérience inédite, Evan Roth tire de nombreuses séries de photos et de vidéos, qu’il présente aujourd’hui pour la première fois à Paris.

La ville de Cornwall, au Royaume-Uni, constitue sûrement l’une des étapes-clef du voyage d’Evan Roth. La bourgade est certes méconnue du grand public : pourtant, Cornwall est un site hautement symbolique dans l’histoire des technologies.

C’est là, en 1901, que le scientifique italien Guglielmo Marconi parvient à envoyer un message par ondes électriques jusqu’au Canada. Un exploit réalisé grâce à l’aide d’un cerf-volant, qui est aujourd’hui considéré comme l’un des actes fondateurs de la radio.

Un siècle après l’exploit de Marconi, c’est sur ce même site que s’enfoncent aujourd’hui les câbles reliant l’Internet anglais au reste du monde. Et ce n’est pas peu de le dire : à l’heure actuelle, environ 25% du trafic mondial d’Internet transite par Cornwall.

La beauté des paysages représentés sur les photos d’Evan Roth montre comment l’artiste, au fil de son aventure, s’est progressivement ouvert à la contemplation de la nature. D’images en images se développe un jeu d’opposition constant. Le calme apparent des paysages en bord de mer tranche radicalement avec l’hyper-vitesse de l’information dématérialisée, qui circule au même moment dans les câbles souterrains

Le filtre rouge apposé sur les tirages rappelle qu’Evan Roth a enregistré des vidéos de chacun des sites grâce à des techniques précises. Usant de détecteurs de champ électromagnétique et de caméras thermiques, il a ainsi capté les bruits produits par l’émission des réseaux Internet, inaudibles en temps normal par l’oreille humaine.

La forme des tirages elle-même est éminemment symbolique : les clichés en losange rappellent la forme du cerf-volant dont s’est servi Guglielmo Marconi pour réaliser son expérience en 1901.

Landscape with a Ruin, exhibition by Evan Roth  © vinciane lebrun-verguethen/Mona Bismarck American Center

Au centre de la pièce centrale, une structure pyramidale rappelle également la pyramide blanche érigée sur le site de Cornwall. Celle-ci a été installée à l’endroit même où fut implantée l’une des premières lignes transatlantiques du télégraphe.

Le symbole, là encore, est double : il rappelle aussi le logo du site de torrent illégal Pirate Bay, érigé en étendard de la lutte anti-copyright dans les médias.

Landscape with a Ruin, exhibition by Evan Roth  © vinciane lebrun-verguethen/Mona Bismarck American Center

Dans le Grand salon est enfin présentée l’installation principale : une structure monumentale reliant les vidéos des 47 sites filmés au cours du périple. Les câbles jonchant le sol rappellent évidemment le réseau de câbles sous-marins. Une manière de conclure cette exposition qui ne manquera pas de susciter la réflexion des visiteurs sur un sujet brûlant…

Pour le reste, libre à chacun de rêver à sa guise. Les paysages présentés par Evan Roth ne sont pas dénués d’une portée poétique consciemment recherchée. Ainsi l’apport essentiel de l’exposition se trouve-t-il peut-être au-delà de la seule thématique cybernétique.

Le travail d’Evan Roth  montre encore une fois les liens qui unissent les nouvelles technologies et la créativité artistique. Preuve supplémentaire, s’il en fallait une, de ce que l’inventivité de l’esprit humain se nourrit de tout ce qui le construit.

L’opposition canonique entre l’art et la science, entre la poésie et la technique, finirait-elle enfin par céder aux évidences ? Le progrès détermine, l’inspiration advient. L’heure est à l’hybridité.

Nicolas Laurent

  •   + | share on facebook