Organiser la fermeture d’un lieu culturel n’est pas un exercice aisé. Quel thème aborder ? Quelle tonalité donner ? Comment garantir une cohérence avec l’identité générale de l’institution ? Les problématiques sont multiples.

Pour y répondre, la Maison Rouge a opté pour la présentation d’une exposition conçue “entre amis” : L’envol. C’est donc conjointement qu’Antoine de Galbert, Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme ont préparé l’au revoir de la célèbre institution parisienne après 14 ans d’expositions dédiées à la promotion de l’art contemporain sous toutes ses formes. Un adieu sans cérémonie, sans pompe, presque à la manière d’une accolade avec un vieil ami, dont on sait qu’il s’apprête à faire un beau voyage.

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Fondée en 2004 par le mécène Antoine de Galbert, la Maison Rouge devient rapidement un incontournable de la scène culturelle parisienne. D’une usine émergea un lieu humble, chaleureux et généreux. La Maison Rouge , d’ailleurs reconnue d’utilité publique, s’est rapidement construite en rupture avec un certain nombre d’institutions culturelles “traditionnelles” : commissariat d’exposition indépendant, attention particulière aux oeuvres populaires, à l’art brut et aux artistes émergents. Avec ses trois expositions annuelles et ses thématiques chéries, Maison Rouge a su se créer une identité durable qui devait ravir de nombreux afficionados.

L’aventure de Maison Rouge s’achèvera le 28 octobre. Et c’est avec L’envol qu’est annoncée cette clôture. Une manière, sans aucun doute, de pointer le doigt vers un au-delà de l’institution plutôt que sur sa fermeture.

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Que l’humain vole. Comment traiter ce fantasme tranversal à toute l’histoire de l’humanité dans 1300m2 d’espace d’exposition ? D’Hermès à Superman en passant par les archanges et démons bibliques, le vol a toujours été synonyme d’arrachement à la condition des mortels. S’émanciper de l’apesanteur, c’est n’être plus tout à fait homme et donc devenir dieu un peu. À celui qui dispose du pouvoir (ou de la technique) de voler, à lui le plus-que-mortel, à lui l’exception, le rêve, la fracture du quotidien. Et gare bien sûr aux impudents qui, comme Icare, s’enorgueillissent trop vite de ce don.

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Pour traiter cette thématique ayant déjà occupé la vie entière de centaines de chercheurs, poètes et artistes à travers les âges et les territoires, les quatre commissaires collaborateurs décidèrent d’axer l’exposition autour de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, essayèrent de voler dans le tournant du XXème siècle sans jamais y parvenir.

En parcourant L’envol, on rencontre des esquisses, des photos, des vidéos et des installations réalisées par quelques 80 artistes. Certains d’entre eux sont internationalement connus comme Yves Klein, Henri Cartier-Bresson, Salvador Dalí ou encore Arthur Conan Doyle (si, si), d’autres sont des artistes émergents ou des anonymes. Ici, les grands noms n’éclipsent nullement le reste de la production. Par souci d’égalité, la scénographie est ainsi réalisée afin que toutes les oeuvres se côtoient, s’enchaînent et se mêlent sans hiérarchisation aucune.

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À peu près tout, dans cette exposition, exprime et exhalte la légèreté. Les 200 oeuvres aux médiums pourtant si hétéroclites s’harmonisent immédiatement sous l’oeil intrigué du visiteur. Il y a quelque chose de mystérieux dans le parcours de cette visite : on y trouve peu de cartels, peu d’explications et encore moins de compartimentations en champs thématiques. Tout cela pour mieux faire la part belle à l’imagination, à une contemplation langoureuse.

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Parmi la multitude d’oeuvres, on retiendra le 56 Klein Helikopter de Roman Signer, une oeuvre violente (mais teintée d’humour) rompant totalement avec l’ambiance zen du reste de la collection. On y voit une personne allongée par terre, en sang, face à un mur peint du bleu d’Yves Klein. Les atours de la victime laissent supposer qu’il s’agit d’une sorcière ; certains y verront inévitablement une référence à Icare, d’autres privilégieront la théorie du clin d’oeil à l’univers d’Harry Potter.

L’oeuvre, située à la fin du parcours de l’exposition, interpelle. Pour comprendre exactement de quoi il s’agit, le spectateur est obligé de s’approcher du corps (du cadavre ?) de ladite sorcière. Il découvre alors un corps animé et des traits de visage si réalistes que l’on se demande s’il s’agit d’un automate ou bien d’une personne de chair en train de réaliser une performance. L’inquiétante étrangeté de la scène est toutefois immédiatement dissolue dès lors que le visiteur lève les yeux sur sa droite : le 56 Klein Helikopter est positionné juste à côté d’une porte de sortie de secours. De cette ironie, chacun en tirera la morale qu’il souhaite.

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Est également remarquable la Luna de Fabio Mauri. Le plasticien italien fait sensation avec une installation qui touche, peut-être, à l’un des essentiels du projet de l’exposition. En un mot, ce que propose Luna, c’est un moment de retrouvailles avec l’émerveillement de l’enfance. En construisant un espace insulaire rempli de boules de polystyrène, Fabio Mauri souhaitait reproduire l’impression de légèreté liée à la transition d’apesanteur, que l’on ressent en foulant la Lune.

Qui n’a un jour rêvé, enfant, de ce voyage extraordinaire illustré tant dans l’univers des jeux vidéo que dans la littérature SF ? Dès le premier pas posé dans l’installation, le visiteur expérimente une sensation jusqu’alors inédite. Très vite, il lui prend l’irrésistible envie d’explorer à fond cet environnement nouveau, de s’y affaler, d’y plonger pourquoi pas. Luna, c’est un peu une madeleine de Proust, où l’on redécouvre avec délice une jubilation de gosse devant l’inconnu.

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Enfin, le spectateur aura l’occasion d’observer, au fil de sa pérégrination, de magnifiques photos illustrant parfaitement les tentatives plus ou moins folles et plus ou moins viables de l’envol, du saut d’Yves Klein à la lévitation mystique d’Agnès Geoffray.

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Ce panel d’oeuvres, qui balaye totémisme, danse, OVNI, machineries et fantasmagories, est servi par une scénographie soignée faisant le choix du décloisonnement, de la fluidité et de l’absence de catégorisation. Certains pourraient y voir un défaut de cohérence, un flou, voire une confusion. Mais sans doute s’agissait-il avant tout de jouer sur l’idée du flux, d’une balade ne se souciant de rien et s’émerveillant de tout. À chaque détour, on se rappellera avec émotion de telle chute personnelle, de tel frisson au premier décollage d’avion, de tel rêve de tremplin géant.

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Avec L’envol, Maison Rouge est parvenue à élaborer une poétique extrêmement évocatrice sur la base d’artistes et de médiums hétéroclites. De cette ultime exposition, on retiendra une vraie homogénéité avec ce à quoi l’institution nous avait jusque là habitués, une cohérence interne convaincante et la fantastique exploitation de son thème. Du début à la fin de l’exposition, il n’est question que de ce fantasme primordial d’évasion qu’est l’envol. Toute sa force est dans sa capacité à illustrer la diversité des manières dont les personnes, à travers les territoires et les cultures, se sont appropriées ce rêve.

Bref, un départ en beauté s’épargnant toutes les lourdeurs usuelles des adieux.

À ciao Maison Rouge, et au plaisir.

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(© Marc Domage vues in situ, Maison Rouge)

 

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