Il est une histoire, celle d’une esthétique immuable. Il faut tourner son regard à l’est et se rendre dans l’ouest parisien à l’Hôtel Salomon de Rothschild pour plonger dans l’exposition FUKAMI. Oui plonger, le verbe est important. Car il s’agit ici d’une véritable immersion dans 10’000 ans d’esthétique nippone.

Review de ma triple submersion FUKAMI dans le cadre de la grande saison culturelle Japonismes 2018.

L’exposition FUKAMI est une production institutionnelle nous donnant l’occasion d’apprécier le regard d’Yuko Hasegawa, grande dame de l’art moderne et contemporain au Japon, directrice du Musée d’art contemporain de Tokyo et curatrice de l’expo.

“Cette exposition a pour vocation de synthétiser les éléments des divers projets de manifestations prévues à Paris dans le cadre de la saison « Japonismes 2018 » et de présenter l’esthétique japonaise.”

– Yuko Hasegawa

FUKAMI est une déambulation précise à travers 10 chapitres axés sur deux thématiques centrales : la représentation d’une nature immanente et l’expression du vivant.

 

Equilibre

En arrivant dans le salon d’honneur, on a l’impression de pénétrer dans l’Upside down de stranger things. On marche sur un sol d’ardoise craquelé, essayant de garder un équilibre précaire. Le bruit du crissement de la pierre nous oblige à ralentir. Une fois cet environnement apprivoisé, on laisse son oeil parcourir la pièce. Et là, on est écrasé par le classicisme de ce plafond peint et son cortège d’occidentalisme flamboyant : colonnes, lustres, stucs …

Lee Ufan n’en est pas à son coup d’essai. Cet artiste sud coréen, né en 1936, avait déjà investi les jardins du Château de Versailles à l’été 2014 ou encore le Guggenheim en 2011. Il excelle dans le choc des esthétiques.

Son oeuvre est un appel à l’éternité. Chez Lee Ufan, le matériau brut est travaillé par le geste simple, souvent un geste de hasard. Cela le rapproche “plastiquement” du mouvement de l’Arte Povera et d’artistes tels que Lucio Fontana, Germano Celante ou Jannis Kounellis.

Dans cette sensation d’équilibre, j’ai fait également la découverte d’une oeuvre sublime, mon coup de coeur de l’exposition : Dance, 2018. Il s’agit d’une vidéo, collaboration entre le sculpteur Noriyuki Haraguchi et le danseur Min Tanaka.

La vidéo met en scène Min Tanaka, agé de 73 ans, plongé dans la sculpture de Noriyuki Haraguchi, un bassin d’huile noire. Ses mouvements sont simples, lents. La maîtrise des gestes est totale mais, néanmoins, il y a comme un malaise. L’expression de son visage est anxieuse. Les mouvements de caméra se focalisent sur les détails du corps, où la matière visqueuse ruissèle sur la peau de l’artiste. Assis devant cette vidéo, impuissant, le malaise et l’inconfort gagnent le spectateur. On a simultanément envie de lui venir à la rescousse comme s’il était englué dans des sables mouvants et, en même temps, on est comme paralysé par la beauté de l’image et le côté hypnotisant de sa chorégraphie minimaliste.

Je suis resté littéralement 30 minutes devant la vidéo en mode PLS.

Cette sensation d’équilibre ne pouvait que se terminer sur les horizons photographiques d’Hiroshi Sugimoto. Une ligne perpétuelle, capturée lors des voyages autour du monde de l’artiste. Parfois nette, parfois floue, elle est indissociable de son travail en noir et blanc. Cette série, nommée “Paysages marins”, est une invitation à la contemplation et à la réflexion. Le point serré, tout s’arrête avant la traversée vers l’action, celle de la couleur.

Couleur

La couleur donc. Celle d’une nature, omniprésente, sève de toute vie, divine. Dans le Shintoïsme, religion majoritaire au Japon, c’est la nature qui est l’élément divin.

La nature et sa couleur sont le terrain de jeu de l’un des plus grands artistes japonais, celui qui avait plus de 120 noms parmi lesquels Gakyojin (le fou de dessin) et que la postérité nomma Hokusaï (1760-1849).

L’exposition FUKAMI présente une partie de la célèbre série des “Trente- six vues du mont Fuji”. Dans cette série d’Ukiyo-e (le nom des estampes japonaises) créée entre 1830 et 1832, Hokusai atteint la perfection dans son art se matérialisant par la maîtrise absolue de la ligne, de la couleur et au delà de tout, de la vibrance. Ici, les oeuvres vibrent, vivent. La plus diffusée, la “vague”, semble s’agiter dans nos yeux et s’apprête à surgir hors du papier. Les visiteurs, n’ayant jamais vu l’oeuvre en vrai, sont souvent surpris de découvrir sa petite taille. En effet, il s’agit d’une feuille de papier de quelques centimètres.

Cette oeuvre est à elle seule un plongeon mystique dans la couleur, la vie, la nature.

La postérité d’Hokusaï est également due à l’influence qu’il a eue sur les artistes du monde entier et en premier lieu sur les impressionnistes français. En Hollande, Claude Monet découvre l’estampe japonaise qui était utilisée pour envelopper des bibelots venant d’Asie. Van Gogh fut lui aussi happé par les paysages du maître japonais. C’est le début de cette mode extrême orientaliste appelée le Japonisme. Et c’est à cette dernière que fait référence la saison culturelle Japonismes 2018.

Depuis l’âge de 6 ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de 50 ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de 70 ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de 73 ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de 80 ans, j’aurai fait encore plus de progrès ; à 90 ans, je pénétrerai le mystère des choses ; à 100 ans, je serai certainement parvenu à un stade merveilleux et, quand j’aurai 110 ans, tout ce que je ferai, un point, une ligne, sera vivant.

– Hokusaï 

 

Songe

L’exposition se termine par le sous-sol de l’Hôtel Salomon de Rothschild. En ayant évité de justesse de se faire submerger par Hokusaï, on doit se noyer dans l’artiste contemporain japonais Kohei Nawa. Encore une fois, le verbe est important. Le visiteur parcourt un immense océan de mousse représentant un gigantesque nuage. Le  bleu électrique génère des dégradés de couleurs et des réflexions de lumières.

Kohei Nawa donne vie à Hokusaï.

Ici nos sens les plus primaires sont sollicités.

La boucle chronologique est bouclée et, avec elle, la boucle idéologique.

 

 

Cette exposition FUKAMI tient donc sa promesse. En revanche, on ne peut éviter le sentiment de frustration car nous aurions souhaité en voir davantage. Nous aurions aimé continuer ce voyage à travers cette trinité : équilibre, couleur, songe. Il faudra retenir cette leçon : se consacrer pleinement à ce que l’on voit, à ce que l’on ressent et, lorsque l’on sera suffisamment sage, le voyage continuera sur les terres mêmes du Japon.

Photo : Graziella Antonini et Clad / THE FARM

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