Du 8 au 30 novembre 2017, l’exposition “En forme de vertiges” présente le travail des artistes sélectionnés dans le cadre de la bourse Révélations Emerige. Ce prix d’art contemporain, organisé par le groupe immobilier éponyme, permet d’accompagner les jeunes artistes sur la voie de la professionnalisation. Entretien avec Gaël Charbau, membre du comité de sélection et commissaire de l’exposition.

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VIRTUTE : Gael Charbau, pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours ?

Gaël Charbau : Je suis critique d’art et commissaire d’exposition indépendant. Depuis plusieurs années, je travaille en collaboration avec des institutions culturelles en France et à l’étranger. J’organise notamment des expositions avec le Collège des Bernardins, la villa Arson, la Friche Belle de Mai, le Drawing Lab ou encore Universcience (Cité des Sciences + Palais de la Découverte). Depuis 2013, je collabore également avec la Fondation Hermès (Paris) et je coordonne le programme Audi Talents.

En ce qui concerne la bourse Révélations Emerige, je suis membre du comité de sélection et commissaire de l’exposition depuis la première édition du prix, en 2014.

Gaël Charbau

Gaël Charbau – ©Drawing Lab all rights reserved

La Bourse Révélations Emerige

VI : Comment est née l’idée d’organiser la bourse Révélations Emerige ?

G.C. : Le projet est parti de la volonté de Laurent Dumas (président du groupe Emerige), et Angélique Aubert (directrice des projets artistiques du groupe Emerige) de soutenir la jeune création en association avec les galeries d’art.

Dès le départ, l’idée était d’accompagner les jeunes artistes français sur le parcours de leur professionnalisation. Comment leur permettre de se faire connaître du public ? Comment les aider à rencontrer des professionnels et à s’insérer durablement dans un milieu si difficile ?

C’est pour apporter une réponse à ces questions que la bourse Révélations Emerige a été créée. Le prix est doté d’un apport financier de 15 000 euros et d’un soutien concret. Le ou la lauréat(e), élu(e) par un jury de professionnels et de spécialistes, est invité(e) à réaliser une première exposition personnelle au sein d’une galerie française et/ou étrangère. En 2017, les partenaires de la bourse sont la galerie Papillon (Paris) et la galerie The Pill (Istanbul).

 

VI : Quelles sont les valeurs de la bourse Révélations Emerige?

G.C. : Avant tout, il s’agit de donner une meilleure visibilité à la jeune scène artistique française. Celle-ci est dynamique, mais elle est encore méconnue en dehors de nos frontières…

Mais la vraie force de la bourse réside dans l’accompagnement sur la longue durée. Après le prix, nous continuons à soutenir les artistes distingués et à œuvrer pour favoriser leur professionnalisation. Nous trouvons des partenariats, dénichons des résidences, organisons des expositions…

Dans le cas de Vivien Roubaud, par exemple (lauréat en 2014, ndlr), la confirmation de son talent et de son importance sur la scène artistique française ne fait plus de doute aujourd’hui. Les Révélations Emerige ont participé à cette reconnaissance.

De leur côté, Keita Mori et Louis-Cyprien Rials, deux anciens artistes des Révélations, sont désormais engagés avec Emerige et le ministère de la Culture, dans le cadre du programme “1 immeuble 1 oeuvre”.

La bourse Révélations est aujourd’hui reconnue par le milieu de l’art et de la culture comme un tremplin privilégié pour les jeunes artistes. Nous sommes fiers du chemin accompli en seulement quatre ans.

 

VI : Depuis 2013, vous êtes membre du comité de sélection de la bourse Révélations Emerige. Comment se déroule cette première phase de tri ?

G.C. : Le comité de sélection est composé de professionnels et de spécialistes du monde de l’art et de la culture. Chaque année, il se réunit pour examiner tous les dossiers reçus. En 2017, j’étais accompagné dans cette mission par Laurent Dumas, Angélique Aubert, Suela J. Cennet (galerie The Pill, Istanbul), Marion et Claudine Papillon (galerie Papillon).

À chaque édition de la bourse, nous recevons environ 800 dossiers. Nous procédons ensuite à des choix, de la façon la plus attentive qui soit. Les sélections se font au cours de longues discussions qui nous permettent d’échanger nos points de vue. Il est essentiel de prendre le temps de choisir les artistes qui proposent un travail en adéquation avec l’esprit de la bourse.

 

VI : Depuis la première édition (2014), vous êtes également le commissaire de l’exposition finale. Celle-ci présente le travail des artistes sélectionnés. Comment avez-vous conçu le parcours du show “En forme de vertiges” cette année ?

G.C. : Le parcours de cette exposition repose sur deux axes  essentiels : la sensibilité et la proximité.

J’ai d’abord voulu révéler la sensibilité poétique des artistes sélectionnés. Fabien Léaustic, Apolonia Sokol, Marcel Devillers… À mon sens, cette dimension est primordiale chez tous les candidats retenus. Au-delà des seules nuances esthétiques ou techniques, toutes les œuvres sont présentées comme autant de morceaux de poésie.

J’ai également souhaité établir des jeux de correspondance et d’opposition entre les œuvres et les artistes. Le plus difficile est de trouver un équilibre garantissant à chaque artiste un impact et une présence équitables.

 

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Vue générale de l’exposition “En forme de vertiges” – A voir jusqu’au 30 novembre 2017 à la villa Emerige – © Emerige 2017

 

VI : Comment se passe la sélection des œuvres présentées pendant l’exposition ?

G.C. : La sélection résulte d’un travail de discussion avec les artistes. Une fois les finalistes du prix sélectionnés, j’entame des visites d’ateliers et je pars à la rencontre de chacun d’entre eux.

Cette phase préparatoire est également l’occasion de déceler les doutes. Dans le flux des échanges surgissent des questions, des forces, des lignes de tension. C’est cette introspection latente que je m’engage à retranscrire visuellement, quitte, parfois, à présenter l’œuvre sous un angle auquel l’artiste n’avait pas pensé… L’essentiel réside souvent dans ce qu’il ne voit pas. C’est pourquoi la relation de confiance est primordiale entre l’artiste et le curateur.

 

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Vues de l’exposition “En forme de vertiges” – © Emerige 2017

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© Emerige 2017

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© Emerige 2017

VI : Pouvez-vous nous présenter le travail de Linda Sanchez, lauréate de l’édition 2017 ?

G.C. : Le travail de Linda Sanchez est éminemment sensible et profond. L’impact visuel de ses œuvres est évident. Leur matrice est conceptuelle. Linda Sanchez travaille selon un cadre sériel : l’essentiel de ses réalisations consiste à tenter de maîtriser l’aléatoire, de domestiquer l’accident. C’est cet accident “poétiquement provoqué” qui est à l’origine de l’œuvre.

Son installation L’Autre (2017), présentée actuellement à la villa Emerige, en témoigne parfaitement. Les colonnes disposées en groupe ont toutes été fabriquées et brisées exactement de la même manière. En reproduisant le mode de création et le mode de destruction (la chute aléatoire-contrôlée), Linda Sanchez explore ce procédé répétitif qui nous fait entrer dans ses réflexions sur les notions de contrôle et d’identique.

Photo : Rebecca Fanuele pour Emerige

Photo : Rebecca Fanuele pour Emerige

 

VI : Une autre artiste, Alice Guittard, a également été distinguée cette année.

G.C. : En effet. Alice Guittard a été choisie par Suela Cennet (directrice de la galerie The Pill, Istanbul) pour la qualité de son travail. Elle organisera prochainement un solo show en Turquie.

Son travail poétique et innovant n’est pas exempt de contradictions : en fait, celles-ci font le corps et l’esprit de ses œuvres. Alice n’hésite pas à imprimer des photos sur du marbre, comme pour confronter la fugacité de la captation lumineuse (habituellement tirée sur du papier) à cette matière noble, immortelle, qu’est le marbre. Dès lors apparaissent des formes esthétiques sur un support brut et minéral. Le jeu sémantique des composants ouvre la voie à un paysage presque onirique, dans lequel on se laisse aisément dériver.

 

Alice Guittard, Anatomie de l’errance, 2017, émulsions photosensibles sur marbre et éléments minéraux, dimensions variables – © Emerige 2017

II -Votre parcours

VI : Parlons un peu de vous, à présent. Première question, et non des moindres : pour vous, c’est quoi un curateur ?

G.C. : Vaste question, en effet ! En ce qui me concerne, je n’ai jamais trop aimé ce terme. L’utilisation du mot repose sur un flottement paradoxal : il est à la fois très connoté, et en même temps, personne ne sait vraiment ce qu’il signifie.

Personnellement, je me définirais plutôt comme “inventeur d’expositions”. Je veux dire, inventer au sens de trouver, de révéler. Un peu comme dans la science ou dans la spéléologie.

En tant qu’inventeur, mon rôle premier est de coordonner des énergies, de les mettre en scène, pour mieux révéler leur impact, leur puissance. Pour simplifier, je comparerais un peu ça au métier de réalisateur de films. Quand je prépare une exposition, je conçois les décors, j’envisage le rôle des acteurs, j’imagine l’ambiance que je souhaite imprégner à l’ensemble. Le discours est un scénario.

 

VI : En tant que curateur, qu’est-ce qui vous donne envie de défendre un artiste plutôt qu’un autre ?

G.C. :  Plus je mets des artistes en scène, et plus je trouve que l’essentiel réside dans la surprise. Surprendre le public, se surprendre soi-même… Sentir l’artiste surpris de lui-même, également. Surpris d’avoir créé ce qu’il a crée – d’avoir inventé.

Quand je choisis de m’engager auprès d’un artiste, c’est d’abord parce que son travail me force à revoir mes points de vue. Les meilleures œuvres sont celles qui m’obligent à revoir mes perspectives, à interroger mes certitudes. Je préfère la prise de risque au confort d’aimer.

 

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Marcel Devillers, Spider and I, 2017, ampoules LED, bois, gesso et câbles électriques, 90 cm (diamètre) – © Emerige 2017

 

VI : En tant que commissaire expérimenté, quels sont les qualités et les défauts que vous trouvez à la jeune scène artistique française ?

G.C. : Je décèle souvent chez les artistes qui sortent des écoles d’art un poids du conditionnement assez marqué. Je vois beaucoup de jeunes créateurs plaquer un discours établi sur leur travail. Ça peut les aider, ou les brider.

Tout ce qu’écrit Marcel Duchamp sur le coefficient d’art, à mon sens, c’est exactement ça. Au fond, l’artiste ne fait jamais que 50% du travail. Le reste vient du public. Point d’art si l’art n’est point vu…

C’est pourquoi l’artiste est peut-être le moins bien placé pour parler de son propre travail. Et c’est là, précisément, qu’intervient le rôle du curateur. Son objectif doit être de révéler l’artiste, comme le cuisinier révèle l’aliment ou comme le vigneron révèle le terroir. Lorsqu’il est bien présenté, le discours des œuvres devient parcours d’éveil.

 

VI : Pour terminer, quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes en herbe ?

G.C. : Allez vers l’inconnu. Découvrez ce que vous n’aimez pas.

 

En forme de vertiges”, exposition des artistes de la bourse Révélations Emerige

Du 8 au 30 novembre 2017 à la Villa Emerige, 7  rue Robert Turquan, 75016 Paris

Site officiel de la bourse Révélations Emerige

 

Nicolas Laurent

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