Le rire la ou ça fait mal. Grayson Perry a la Monnaie de Paris

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« Il était temps qu’un potier travesti remporte le Turner Prize !  » assenait avec humour Grayson Perry en 2003, lors de la remise du célèbre prix organisé par la Tate Britain. Quinze ans plus tard, l’hôtel de la Monnaie de Paris organise sa première monographie française. L’occasion de découvrir un travail encore méconnu à l’international malgré une approche pour le moins décapante et corrosive de sujets d’actualité transversale telle que le genre, la classe sociale, ou l’identité culturelle.

Le parcours de Vanité, Identité, Sexualité est divisé en 10 parties thématiques. Bien sûr, certaines des céramiques qui ont fait en premier lieu la renommée de Grayson Perry, sont présentes. Mais on y découvre également tour à tour un panel de tenues féminines exquisément burlesques, une moto qui lie esthétique ultra-virile avec tendresse de l’enfance, et une série d’imposantes tapisseries narratives. Souvent teinté d’un humour grinçant bien british, le tout joue sur une esthétique dont le kitsch côtoie régulièrement l’irrésistiblement laid.

Le masculin à venir

L’un des enjeux majeurs de cette exposition est la problématisation de notions aujourd’hui particulièrement débattues dans le milieu des gender studies états-uniennes et européennes. Originaire de l’Essex (U.K), Grayson Perry grandit dans un foyer dominé par la figure d’un beau-père particulièrement violent. Un certain archétype de la masculinité que le jeune Grayson Perry a tôt fait de substituer au profit d’un modèle autrement plus tendre : celui de la peluche Alan Measles. On pourrait éventuellement parler d’un « objet transitionnel » , selon les termes du psychanalyste Donald Winnicott. Un matériel sur lequel le jeune enfant projette une présence rassurante, et inscrit ses propres valeurs.

Quoiqu’il en soit, cet ourson est un véritable leitmotiv. On l’admire en conquérant, on le respecte en vieux sage bouddhique. De manière plus discrète, on l’aperçoit au centre de Death for a Working Hero, lové dans les bras de ce que l’on suppose être Grayson Perry lui-même. La tapisserie, par sa mise en scène funéraire, invite à repenser les normes socio-culturelles qui fondent, composent, et structurent le concept de « masculinité ». Et que l’apparente brutalité des figures latérales ne trompe pas. C’est bien l’écoute, le don de soi et l’idéal de protection qui sont ici valorisés. Des caractéristiques typiquement féminines que Grayson Perry appelle précisément de ses vœux pour élaborer une nouvelle masculinité.

Un idéal qu’incarne avec un « mauvais goût » pleinement assumé Kenilworth AM1. La silhouette du véhicule rappelle infailliblement celle des motards du film L’Équipée sauvage. Et sans doute n’est-ce d’ailleurs pas là un simple hasard. En effet, dans un premier temps, le rôle incarné par Marlon Brando avait posé les jalons d’un certain imaginaire de la virilité. Mais il avait ensuite vu tous ses codes réappropriés par plusieurs communautés gays des États-Unis. Une manière de rappeler que l’identité répond à certains codes qui, dans la mesure où ils sont essentiellement culturels, sont nécessairement fluctuants.

Le clash des classes

En mêlant, là encore, l’autobiographie et l’analyse de société, Grayson Perry aborde frontalement la problématique des classes sociales et du Brexit.

Il le fait à l’appui de deux procédés que l’on pourrait distinguer entre « procédé narratif » et « imagerie ». Tous deux s’appuient sur des techniques qui relèvent de l’art décoratif : la tapisserie et la poterie. Toutes deux s’inscrivent également du côté d’activités traditionnellement féminines. Pas étonnant que le cynisme subversif de Grayson Perry ait trouvé dans ces médiums les porteurs idéaux de sa réflexion critique.

Pour ce qui est du « procédé narratif », ce sont les immenses tapisseries réalisées par ordinateur de la série The Vanity of Small Differences qui en sont principalement les vectrices. L’artiste britannique y retrace les différents épisodes de la vie de Tim Rakewell. Un personnage fictif dont le visiteur observera l’évolution, de la naissance à la mort, en passant par plusieurs mouvements d’élévation sociale. Et parmi toutes ces œuvres, peut-être la plus emblématique est-elle The Upper Classes at Bay.

Grayson Perry y reprend le mythe de Diane et Actéon – motif dont Gérard Garouste s’était également largement inspiré dans le cadre d’une récente exposition au Musée de la Chasse et de la Nature (13 mars – 1er juillet 2018). L’histoire rapportée par Ovide dans Les Métamorphoses est la suivante : le chasseur Actéon surprend par hasard la déesse Diane alors que celle-ci prend un bain. Prise de fureur, elle décide de le transformer en cerf, pour être ensuite dévoré par ses propres chiens.

The Upper Classes at Bay illustre cet instant précis tout en posant un contexte radicalement différent. Les forêts grecques sont troquées au profit de la campagne rurale britannique pour mettre en scène le « drame » du clivage social. À gauche, un couple visiblement bourgeois, à droite une jeunesse en faveur d’une redistribution des richesses plus égalitaire.

Tous concentrent leur regard sur la figure désespérée d’un aristocrate poursuivi par une horde de chiens, où peut se lire sur le pelage un mot-clef : social change. Grayson Perry donne ainsi corps à l’extraordinaire violence symbolique qu’implique souvent la confrontation de différentes classes sociales, entre méfiance, mépris, et incompréhension.

Brexit, fausse discorde ?

Voilà un sujet qui a éveillé beaucoup de conflits, bien conscients cette fois, au sein de la société britannique. Pour tenter de comprendre ce grand schisme national, Grayson Perry explique avoir demandé aux partisans du débat de lui envoyer des photos qui seraient, selon eux, emblématiques de l’identité du Royaume-Uni.

Ce matériel a servi à l’illustration des vases Matching Pair. Comme toutes ses autres céramiques, leur silhouette est de facture parfaitement classique. Mais le travail d’intégration de photographies et dessins en font des objets définitivement originaux. En l’occurence, cette « imagerie » foisonnante appliquée à chacun des vases représente la projection d’une certaine conscience collective. Un idéal de ce que pourrait être « l’essence » du Royaume-Uni.

A priori, on aurait tendance à croire que les références des deux œuvres diffèrent, voire s’opposent. Et pourtant. On est bien plus frappé par leur similarité que par leur contraste. De telle façon que la fameuse « grande fracture » entre jeune et vieille génération, cosmopolites et oubliés de la mondialisation, apparaît plus relever du mythe passionnel que de la réalité objective.

Dans ce cas comme dans celui des identités de genre et de classe, le problème soulevé par Grayson Perry est le même. L’attention portée aux petites différences se fait inévitablement au détriment du commun, du vivre-ensemble. Prendre du recul sur ces phénomènes sociaux permet de tourner en ridicule cette obsession. Et par là, d’ouvrir un nouvel espace de réflexion aux prises avec de plus larges perspectives de mutations sociales. Ce dont Grayson Perry ne se prive évidemment pas.

© Grayson Perry and Victoria Miro, London / Venice