Depuis plusieurs années, Christiane Blattmann s’attelle à la production de sculptures. Sculptures textiles, de céramique, de bois ou de plastique. Objets lambda ou poétique du céleste. Dans un cheminement parfois spectaculaire et souvent touchant de délicatesse, cette artiste plasticienne explore les liens entre architecture, artefacts de nos quotidiens, et habitudes corporelles.

Nous avons eu l’opportunité d’en discuter avec elle, voilà notre entretien.Christiane Blattmann sculptures - virtute (3)

Récemment vous avez été très présente à Paris. Certains ont pu voir vos travaux dans le cadre d’une exposition à The Community (Autour de ma chambre), mais vous avez également participé à Paris Internationale il y a de ça un mois. Que ce soit à l’une ou l’autre de ces occasions, la majorité de vos œuvres étaient textiles. Peut-on en déduire qu’il s’agit de votre médium de prédilection ?

Indéniablement, le textile est un outil primordial de mon travail. Je l’appréhende comme un matériel à la fois architectural et sculptural. Même si j’ai fait des études d’art pictural, je perçois plutôt mes œuvres murales comme des entités relevant de l’architecture. Dans la mesure où elles établissent un rapport ouvert avec l’espace et demeurent indéfiniment “autonomes”. De fait, même un simple drap pendu grâce à des pinces est pour moi une référence à la manière dont le textile définit les espaces dans lesquels on vit, et à la façon dont il structure nos environnements. Évidemment, cette réflexion s’applique aussi à nos corps individuels, puisque c’est avant tout le vêtement qui dessine nos silhouettes.

Vous établissez donc un parallèle entre architecture et textile ? Tous deux auraient comme fonction d’établir quelque chose comme les “contours” des corps à différentes échelles ?

On aborde là une réflexion vraiment primordiale pour moi. Dans nos routines et quotidiens, l’architecture qui nous entoure détermine nécessairement notre physicalité. Dans la plupart des cas, cet environnement n’est pas le fait de notre volonté personnelle. Même si, à la rigueur, il est possible de créer le design de sa propre maison, il n’en demeure pas moins que le reste de la ville sera toujours le résultat d’autres volontés. En conséquence, elle poursuivra d’autres buts, d’autres intérêts que nous sommes contraints de subir.

À une échelle alternative, j’aimerais que l’on se focalise sur les attributs textiles du vêtement – ou ce qu’on appelle la mode. Ce domaine m’intéresse tout particulièrement dans la mesure où c’est ici que les individus peuvent réaliser des choix parmi un large panel pour se confectionner une certaine identité.

Après avoir commencé à utiliser le tissu comme médium, j’ai découvert les écrits de Gottfried Semper qui ont eu une grande influence sur moi. Il y définit l’architecture non pas tant comme des constructions qui nous protègent que comme des surfaces auprès desquelles nous vivons. Selon lui, cette approche trouve son origine dans les premières habitations de l’humanité – créées à partir de textiles variés. Cela nous oriente vers une conception proche de l’idée actuelle du vêtement. Quelque chose que l’habitant peut découper et reconfigurer à son gré.

En réalité, la logique des différentes possibilités de l’habit – la parade, le déguisement, la revendication etc – s’applique, non seulement à nos espaces d’intimités, mais aussi à des façades d’immeubles, voire à des villes entières. Les deux ne sont donc pas si différents, et je trouve cela particulièrement interpellant.

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Tissus mis à part, vous utilisez également de la céramique ou bien du silicone pour créer d’autres sculptures. Pouvez-vous expliquer comment le choix de votre médium s’effectue ?

De manière générale, le choix du matériel et des surfaces est surtout d’ordre tactile. On adore tous toucher des choses, n’est-ce-pas ? Pour moi, la qualité tactile d’une œuvre renvoie à une dimension aussi bien mentale qu’émotionnelle. Si ça ne tenait qu’à moi, tous mes travaux pourraient être touchés par les visiteurs. De fait, je ne crois pas tant que ça au primat de l’œil sur les autres sens… Il me semble qu’une sculpture devrait être plus qu’une simple expérience visuelle. Ou tout du moins dans l’imagination du spectateur, dans ce que l’œuvre soulève comme problématique et enjeux.

Au fil des décennies et des centenaires, nous avons usé et saturé nos habitudes d’impressions visuelles en tout genre. Mais je suis convaincue que la sculpture a toujours été plus que cela ; il s’agit en réalité d’habiter l’espace, de l’envahir, de vous faire prendre conscience de votre place dans l’environnement en tant que spectateur. Dans le meilleur des cas, la sculpture permet même d’ouvrir l’expérience sensible à un degré supérieur d’abstraction.

Pour ce faire, vous employez d’ailleurs parfois des objets “banals”, pourquoi ce choix ?

Beaucoup de mes travaux partent effectivement d’une réflexion sur des objets de tous les jours – une chaise, une paire de chaussures ou encore des couverts. De fait, la répétition des usages conditionne notre perception des choses. Prenons l’exemple d’un touriste. Il est évident qu’il ne verra pas de la même manière un immeuble que celui qui le voit au quotidien.

Et il ne faut pas non plus perdre de vue le fait que ce avec quoi nous avons été familiarisé résulte de travaux de design et d’artisanat. Or, ces créations ont un effet sur nous, il ne s’agit pas d’une logique à sens unique ; de la même manière que nous fabriquons l’objet, nous sommes façonnés par lui. À tel point qu’il me paraît possible de considérer notre propre corporéité comme une sculpture modelée par ce qui nous entoure.Christiane Blattmann sculptures - virtute (1)

Revenons sur vos œuvres textiles récentes. Vos travaux représentaient, plutôt que les outils de nos quotidiens, des compositions viscérales aux tons rouges sang  évoquant les veines d’un feuillage, ou bien les ailes d’un ange. Cela sur des tissus souvent haillonneux. Est-il possible de considérer cela comme une métaphore de la vulnérabilité du vivant ?

Dans mes séries récentes comme dans mes travaux en cours, je m’intéresse à l’architecture, aux villes et aux vêtements mais aussi (et peut-être surtout) à leurs racines en tant que disciplines. Je me demande d’où proviennent certaines conventions, certaines formes. Et cette quête de l’origine m’a inévitablement menée vers le conte, la mythologie, les grands récits cosmologiques des forces de la nature. Au détour de ces recherches, j’ai rencontré beaucoup d’histoires étranges. Des manières de parler de feuilles, d’arbres, de serpents et d’oiseaux qui sont, pour nos conceptions du XXIème siècle, complètement délirantes et fantasques.

J’aime cette idée que beaucoup d’esthétiques, considérées aujourd’hui comme évidentes, trouvent en réalité leurs fondements dans des croyances spirituelles insoupçonnées, des animismes oubliés – une spiritualité, dont la plupart d’entre nous ne maîtrisent plus du tout les codes.Christiane Blattmann sculptures - virtute (4)

Malgré ces glissements dans votre recherche conceptuelle, pourriez-vous identifier un thème général dans votre travail ?

Une très large part de mon œuvre porte sur la sculpture en tant que telle, et plus précisément sur ce point de bascule essentiel où la sculpture cesse d’être sculpture. Lorsque cette frontière est atteinte, de nouvelles problématiques émergent : qu’est-ce-qui nous entoure physiquement ? Existe-il un enjeu social dans cette nouvelle définition de l’espace, et si oui, lequel ? Mais ma démarche vise aussi à interroger la tradition hiérarchique entre “art” et “artisanat”, et la manière dont nous avons abusé de ces notions.

Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir ?

Je poursuis le développement des pièces que certains ont pu voir à Paris. Pour ce faire, j’utilise actuellement une technique japonaise de tisserie pour produire des sculptures aussi larges que celles exposées à Paris Internationale.

Une fois cela fait, je me concentrerai sur une série dont j’attends beaucoup. Il s’agira de sculptures composées à moitié de pierres reconstituées et à moitié de tissus. Vous pouvez imaginer ça comme un cocktail un peu saugrenu entre les costumes constructivistes russes, les sculptures de Bernini, l’œuvre de Boccioni et celle de la designer surréaliste Elsa Schiaparelli. C’est en tout cas à peu près comme ça que je visualise la chose pour l’heure ! Mais évidemment, cela pourrait évoluer en quelque chose de tout à fait différent avec le temps.

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Crédit photos © Christiane Blattmann, The Community show:  The Community / Aurélien Mole, Paris Internationale : Damien & the Love Guru / Sebastiano Pellion Di Persano

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