Artiste français au parcours très atypique, nous avons rencontré Filipe Vilas-Boas pour parler avec lui de technos, de progrès et de futur.

Si l’interview devait s’arrêter avant de commencer, quel serait ton message le plus important ?

Au lieu d’un message, je pense avoir plutôt des questions à partager, des pratiques à interroger, à commencer par nos usages du numérique et ses implications politiques, sociales et environnementales. Mais pas de vérité à asséner ou de solution prête à l’emploi, j’essaie simplement de faire ma part. C’est le débat au sein de la place publique qui m’intéresse, l’intelligence collective.

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Photo : Douglas Cabel

De l’école de commerce à la communication, de la direction artistique à l’art, tu as un parcours atypique, en dehors du système classique de l’art contemporain. Comment en es-tu arrivé à l’art ?

En insatiable curieux, j’ai toujours nourri plusieurs passions ; à commencer par le goût des mots et de la poésie, puis les sciences exactes, naturelles et sociales. L’art est venu progressivement, de manière autodidacte, rejoignant bientôt les mots, comme une médecine douce indispensable à mon équilibre.

Après un bac ES, je passe par l’IUT de Sénart-Fontainebleau puis j’intègre une école de communication à Paris avant de commencer à travailler dans les agences. Mais voilà, progressivement, la médecine douce est devenue une drogue dure.

Le premier shoot du Pop_Down Project, il y a dix ans, y est certainement pour quelque chose. Un jour, préoccupé par l’espace public, le bien commun, j’ai commencé à intervenir dans la rue en y collant des boutons rouges “fermer la fenêtre” sur tout ce que j’estimais être de la pollution visuelle ou mentale. C’était un projet de dépollution participatif qui m’a pas mal occupé à côté de mon travail salarié. C’est d’ailleurs la toute première oeuvre que j’ai eu la chance d’exposer à Berlin avec REBEL:ART et Alain Bieber en 2008.

Pendant deux ans, j’ai reçu des photos de participants du monde entier.

Dans la foulée, j’ai fait la connaissance de Jordan Seiler (Public Ad Campaign), un artiste/activiste qui développait une démarche similaire à New-York. 

Et pour résumer un peu la chose, depuis ce temps-là, je n’ai cessé de multiplier les “side-projects” artistiques via des participations à des festivals dont Nuit Blanche Paris en 2014 avec la voûte céleste interactive Shooting Thoughts, réalisée à l’église Saint-Eustache et des expositions plus intimes comme à la Flaq en 2015 ; un centre d’expérimentation artistique où j’ai présenté ma première exposition personnelle.

Et de fil en aiguille, à mon grand bonheur, le “side” est devenu “main”. Une permutation qui, il faut le préciser, ne s’est pas faite sans mûre réflexion. Mais on n’a qu’une vie après tout.

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Photos ci-dessous : Douglas Cabel
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Artiste ou artisan ?

Artiste, fils d’artisan, en ce qui me concerne. Et à ce titre, je tiens à dire un petit mot sur ces corps de métiers longtemps sous-estimés, mal-aimés en France. J’ai le sentiment que “l’âge du faire” que nous sommes en train de vivre lui redonne ses lettres de noblesse et c’est tout à son honneur.

Le mouvement des makers, fablabs, DIY, low tech y contribuent certainement pour beaucoup. Après la grande vague de délocalisations que nous avons connue, j’ai le sentiment que le mouvement s’inverse.

 

Golan Levin a fait un talk retentissant en 2012 dans lequel il disait : « New-Media Artists are the Unpaid R&D of Ad Agencies ». Qu’en penses-tu maintenant que tu es de l’autre côté ?

Content que tu cites Golan, je l’ai découvert lui et le Free Art and Technology (F.A.T.) Lab en 2009 notamment avec les travaux d’Aram Bartholl, Evan Roth, Tempt1 et Zach Lieberman. À mon humble niveau, je me sentais proche de leur univers : technophile mais pas dénué de sens critique, beau mais sans forcément être esthétisant.

Sur les agences, il dit vrai, la pub est une éponge, un témoignage de son époque, dirait McLuhan. Les agences de pub se copient même entre elles, c’est dire. Mais, la copie pure et simple d’une oeuvre d’art est une honte, d’autant que le rapport de force est souvent déséquilibré.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » nous disait Lavoisier… mais il a moins dit qu’il avait en fait synthétisé un paragraphe du philosophe grec Anaxagore.

Bref, tout ça pour dire que la vie est ainsi, elle évolue par copies avec à chaque étape des mutations qui la font progresser. C’est biologique. Dans la littérature, la peinture, la musique, la mode, dans tous les arts, les exemples ne manquent pas.

Ceci dit, pour revenir spécifiquement aux agences qui copient les artistes, il ne faut pas hésiter à réclamer publiquement ses droits. Je me souviens notamment d’un copié-collé flagrant d’une animation de Cyriak par l’agence de McDonalds. Je ne sais pas si l’artiste a fini par avoir gain de cause – je l’espère – mais ce qui est certain, c’est que ni l’agence, ni l’annonceur ne s’en sont sortis grandis.

 

Pour connaître ton œuvre plus en détail, peux-tu nous donner 3 thématiques sur lesquelles tu travailles avec des exemples d’œuvres ?

C’est un choix cornélien, car il y a toujours plusieurs façons d’appréhender une oeuvre, plusieurs points d’entrée avec plusieurs thèmes qui la traversent, mais puisqu’il faut bien choisir, en voici donc trois qui, du reste, m’apparaissent souvent comme interdépendants.

 

Pour commencer, il y a lien social, sujet qui m’intéresse d’autant plus que notre vie numérique est régie par tous ces liens, ces hyperliens même, dit-on, comme s’il y avait augmentation alors qu’il peut aussi s’agir, dans les faits, de diminution.

Cette imbrication d’un tissu social invisible, de la toile – comme on l’appelle – qui se mêle au tissu social “initial” m’intéresse. Les deux s’enchevêtrent, se superposent, s’entrecroisent, co-existent et vivent parfois en décalage, parfois en synchronicité. Ils se colonisent et se décolonisent, se miment ou s’ignorent.

Bref, le sujet me fascine. L’exemple d’oeuvres à ce propos pourrait être Shooting Thoughts (2014) mais je préfère parler de La Couture (2017) conçue avec Douglas Cabel et présentée récemment à Nuit Blanche Paris, puis au Ibiza Light Festival.

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La Couture, Filipe Vilas-Boas et Douglas Cabel


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La Couture, Filipe Vilas-Boas et Douglas Cabel

À l’origine, nous sommes partis avec l’envie de recoudre la ville, de la réparer.

Plusieurs éléments nous motivaient, dont le fait que plus nous vivons par écrans interposés, plus le besoin de contact humain, de peau à peau, se fait sentir. Parallèlement à cela, la crise des réfugiés vient aussi sérieusement interroger notre définition du lien social et de la solidarité. J’ai l’impression qu’on a du pain sur la planche en matière d’hospitalité. On utilise par exemple le mot “migrants” pour parler des réfugiés comme s’il était question de volatiles qui traversent notre espace aérien.

On parle de “jungle” à Calais. De manière générale, tous ces mots repris de concert participent à la déshumanisation de l’étranger. Cela ne me dit rien qui vaille. Cela me révolte, d’où mon besoin de recréer du lien ou du moins de tenter de renforcer ce tissu social IRL.

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photo : Douglas Cabel


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photo : Douglas Cabel

Second thème de recherche, l’automatisation, un sujet qui englobe autant les algorithmes et les plateformes qui définissent déjà nos mondes numériques que la robotisation pure et dure. Et bien entendu, le mix des deux qui commence à être une réalité mais qui relève aujourd’hui surtout de nos fantasmes frankensteiniens.

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Photos ci-dessous : The Punishment, Filipe Vilas-Boas

L’exemple est tout trouvé avec The Punishment (2017) une installation que j’ai imaginée en 2016, intrigué par l’effet d’attraction-répulsion que l’intelligence artificielle et les robots produisent sur nous ; et que j’ai réussi à mettre sur pied avec l’aide de Paul Coudamy presque un an après. Pour l’occasion, il a accepté avec son équipe de détourner le bras robotique de son usage pratique pour le mettre en scène dans ma facétie anthropomorphique.

L’installation consiste en une punition préventive infligée au robot au titre de sa potentielle désobéissance future. Il recopie à l’infini “I must not hurt humans”. De l’humour noir, en somme, pour provoquer le rire et poser les questions sérieuses qui vont avec : à quel point automatiser nos vies, quelle école pour les générations futures ou encore quel cadre éthique et juridique à tout ça ?

En prenant un peu de hauteur sur l’évolution humaine et l’histoire des techniques, ce que le philosophe Michel Serres fait avec brio, on peut relier le thème de l’automatisation au sujet encore plus global qu’est le processus d’externalisation de nos fonctions mécaniques et cognitives.

The Punishment Filipe Vilas Boas virtute 2 Et enfin, dernier thème, la production et l’exploitation de nos données personnelles. C’est en partie le sujet de ma dernière installation Enter (2018) exposée le mois dernier à la CNIL. J’ai tenté de faire le lien entre nos traces URL et IRL avec un clavier numérique monumental composé de touches-paillassons.

Obsolescence programmée, énergie, métaux rares, beaucoup de sujets sont mis sous le tapis dans le secteur. L’heure est venue de réfléchir aux solutions pour un numérique soutenable lui aussi.

photos ci-dessous : Enter, Filipe Vilas-Boas et Douglas Cabel

Aussi, depuis juin 2017 et au début, dans le cadre du Pulsar Prize, j’ai commencé à collaborer avec Sylvia Fredriksson, designer et chercheuse à la Cité du Design, et l’artiste Albertine Meunier, sur le thème des données personnelles. Ensemble, nous avons créé le Casino Las Datas (2017) : une salle de bandits manchots qui matérialise l’espace Internet où chacun joue à confier ses données, sans quasiment jamais rien gagner.

Photos “Prototypage du Casino Las Datas (c) Sylvia Fredriksson”

Dans tes œuvres Shooting Thoughts (2014), Playing God (2016), iDoll (2016), The Punishment (2017)… tu traites du rapport entre technologie et métaphysique. Peux-tu nous en dire plus ? Est-on en train de créer une nouvelle religion, une sorte d’animisme technologique ?

Il y a de ça, oui. À la fois un animisme technologique en partie issu, il me semble, de cette externalisation croissante de nos fonctions cognitives évoquée précédemment. Et puis, il y a aussi un transfert du sacré à la technique.

D’ailleurs, les grandes messes aujourd’hui sont effectivement technologiques. Elles sont à la fois portées par la technique, ce qui permet à tout le village globalisé de s’y retrouver et les rituels eux-mêmes sont des sacralisations des objets issus de cette technique. Et de fait, nous sommes tous priés de communier – comprendre aussi consommer – sans faim, ni fin, pour satisfaire l’appétit gargantuesque des grandes puissances technologiques.

En position dominante, un peu comme de jeunes rois et reines montés prématurément sur le trône, sans aucune forme de contre-pouvoir, elles imposent leur “soft” power. Evgeny Morozov, entre autres, parle depuis quelques années de féodalisme numérique. La taille et la célérité phénoménales de ces puissances font aujourd’hui de l’ombre y compris aux Etats.

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photos ci-dessous : iDoll (2015) (c) Douglas Cabel

On peut donc bien voir que cette sacralisation de la technologie est d’un certain point de vue le volet symbolique d’une hégémonie économique. Je trouve intéressant, par exemple, le fait que l’horizontalisation permise et en partie effective avec la révolution numérique, ait accéléré la chute de nos pères pour mieux révéler nos pairs (cf. iDoll) mais tout en s’accaparant, au passage, une bonne part du gâteau.

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En d’autres termes, la désacralisation apportée par la technologie profite en premier lieu à la sacralisation de la technologie elle-même et c’est bien ce qui pose problème. J’adore écouter à ce propos les astrophysiciens, qui tel Hubert Reeves, gravissent la montagne de la connaissance pour mieux en redescendre : se rendre compte du peu que l’on sait et de l’infini qu’il reste à découvrir. C’est toujours une leçon d’humilité les étoiles, aussi grandiose soit le spectacle. A l’opposé justement, la technologie a tendance à se présenter à nous comme la solution à tous nos problèmes.

Je n’adhère pas à cette croyance. Et j’y adhère d’autant moins que tout y est mesures, chiffres, quantification, alors que nous aurions justement besoin de nous détourner du quantitatif pour nous intéresser davantage au qualitatif. 

I Doll FilipeVilasBoas virtute 3I Doll FilipeVilasBoas virtute 4

Il y a peu, j’ai découvert à Barcelone une chapelle qui a été transformée en supercalculateur (Mare Nostrum). L’image est frappante. Le lieu, auparavant religieux, abrite désormais une énorme cage de verre dans laquelle tourne un des super-ordinateurs les plus puissants au monde. Tout un symbole. Avec l’église transformée en supermarché à Venise, je trouve qu’elles font la paire : temple du calcul et temple de la consommation.

 

Quels sont les artistes classiques et contemporains qui t’inspirent le plus ?

Chez les classiques, le premier nom qui me vient à l’esprit est Leonardo Da Vinci. Ce qui m’inspire chez lui, c’est son éclectisme, sa transversalité et peut-être ce qui sous-tend tout le reste : son exceptionnel sens de l’observation. Arts, sciences… au fond, il emprunte à l’un pour donner à l’autre. Il ne se cantonne pas à un domaine et, via ce pont incessant, génère une production hors du commun et visionnaire. J’aime d’ailleurs le considérer comme le père du biomimétisme et ce, avant même que le mot ne soit inventé.

 Chez les contemporains, mes références viennent initialement de la rue avec Blu, Vhils, Banksy, Escif, SpY ou encore Francis Alÿs et Isaac Cordal. S’ajoutent ensuite ceux qui y pluggent de l’électronique : Aram Bartholl, Zach Lieberman, en France, le Graffiti Research Lab.

J’ai une pensée aussi pour la poésie d’Adrien Mondot et Claire Bardainne ou celle de la Compagnie Yoann Bourgeois, qui mêle cirque et danse contemporaine.

Mes travaux sont en quelque sorte à la croisée de tous ces mondes. À ceci près que l’espace public qui me préoccupe le plus aujourd’hui est en ligne.  

Aussi, au-delà des artistes, je tiens à préciser que ceux qui m’inspirent aujourd’hui sont aussi philosophes à l’instar de Michel Serres, Bernard Stiegler, astrophysiciens comme Hubert Reeves, Aurélien Barrau ou encore biologistes comme Francis Hallé. Ce dernier m’a d’ailleurs ouvert les yeux, il y a peu, sur une propriété génétique des arbres : sur un arbre, chaque branche développe un génome différent du tronc. Un arbre n’est pas un individu, un arbre est une colonie d’individus. C’est fascinant.

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La conviction de VIRTUTE est que nous vivons une époque comparable à la Renaissance du 15ème et 16ème siècle. Data, IA, Médecine, Art… Qu’est-ce qui te fascine le plus aujourd’hui ? Quelles sont les choses que tu crains le plus ?

C’est une conviction que je partage.

«Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres» – Antonio Gramsci.

Notre époque nécessite un peu de vigilance de notre part pour écarter ces monstres parmi lesquels on trouve le risque totalitaire. Mes parents ont tous les deux vécu une bonne partie de leur vie sous un régime dictatorial. On oublie souvent que le Portugal a connu la dictature la plus longue d’Europe.

En répondant à la question, je me rends compte que c’est probablement lié à ce qui me travaille sur les dérives potentielles du numérique, inconsciemment. Ce sont des choses à craindre pour mieux s’en prémunir. Une autre dérive, écologique, énergétique et climatique nous menace depuis de nombreuses années et pourtant nous tardons à modifier nos comportements. Je crains ce choc.

D’un autre côté, même si de nouvelles injustices se créent, il me semble que l’histoire de l’Humanité tend globalement vers plus de justice. Et le nouveau marteau numérique que nous apprenons aujourd’hui à maîtriser nous servira, j’en suis sûr, à forger le futur dont nous rêvons.

Filipe Vilas Boas, Data Devotion, 2015

Quels sont tes futurs projets, où peut-on faire l’expérience de tes œuvres ?

Sans tout dévoiler, je termine un projet sur l’externalisation de nos fonctions cognitives initié en résidence cet été (2017) à la Coopérative Pointcarré : un hommage à Michel Serres – que j’ai eu la chance de rencontrer récemment – et à la ville de Saint-Denis.

Je m’entoure aussi d’ingénieurs et de développeurs pour prototyper à petite échelle des projets de plus grande envergure. Je prépare par ailleurs une exposition collective qui aura lieu à Ivry en mars 2018 pour le Printemps des Poètes. Je viens de commencer aussi une nouvelle résidence au sein de l’Exploradôme à Vitry ; un musée des sciences interactif “où il est interdit de ne pas toucher”.

J’ai inauguré le 14 février l’exposition #HumainDemain au Quai des Savoirs à Toulouse, où le film de l’installation “The Punishement” est présenté jusqu’en septembre. En avril, le Casino Las Datas ouvrira officiellement ses portes dans une grande exposition collective sur les datas à Paris à la Fondation EDF. Et enfin, c’est en cours de calage, j’espère ponctuer l’année de quelques participations à des festivals artistiques, numériques et écologiques.

Filipe Vilas-Boas

Filipe est un artiste franco portugais né en 1981 vivant à Paris. De communicant à artiste, Filipe a un parcours atypique. Aujourd'hui son oeuvre artistique se concentre sur les remises en questions du numérique et de son monde.

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