Oui.

Du moins, je vais avancer ici quelques idées qui vont dans ce sens.

Je ne sais plus quand et comment j’ai découvert Jérôme Jarre mais je me souviens vaguement d’une interview dans laquelle il a dit, ou on a dit de lui, qu’il avait une démarche artistique. Il est probable que ce soit même JR qui ait déclaré ceci (si vous avez la source, n’hésitez pas à la mettre en commentaire). Donc depuis ce temps, dès que j’entends parler de lui, dès que je vois une de ses vidéos, cette idée réapparaît. D’où la sérieuse question qu’on se pose aujourd’hui : peut-on considérer Jérôme Jarre comme un artiste contemporain ?

Jérôme Jarre, le parcours d’un entrepreneur

Bien, partons du début. Jérôme Jarre est un peu l’archétype du millenial, du digital native, du digital nomad … et autres termes barbares qui essayent de décrire notre génération. Jérôme est né en 1990 à Albertville. Après son bac, sur les conseils de sa mère, il part à Bordeaux pour intégrer Kedge, une prestigieuse école de commerce : “Quand j’ai été diplômé, ma mère m’a dit d’aller dans une école de commerce et je n’ai pas trouvé le courage de lui dire que je ne voulais pas, que je voulais abandonner, vivre ma vie, parcourir le monde et apprendre la vie par moi-même. Quand j’ai été dans cette école de commerce, les autres étudiants, mes amis, voulaient que je sois saoul tous les soirs, que je fasse la fête tous les soirs et je n’ai pas trouvé le courage de dire “non”, que je ne voulais pas. A un moment, j’en ai eu assez”. (TEDxYouth San Diego 2013)

Suite à sa décision de quitter un cursus classique, il part pour Guangzhou en Chine. Il y rencontre Christopher Carmichael avec qui il crée 2 startups (à Guangzhou et à Toronto).

Au même moment, il expérimente un nouveau réseau social de micro-vidéo : Vine. Il devient très rapidement célèbre avec des vidéos humoristiques de 6 secondes dans lesquelles il arbore un large sourire qui devient sa marque de fabrique. Notons que son premier Vine date du 28 janvier 2013, exactement 4 jours après le lancement de l’app par Twitter sur l’App Store. Le terme early adopter lui scié plutôt bien 🙂

En 3 mois, Jérôme accompagne le succès de l’app, en devient l’une de ses icônes et lance Grape Story avec Gary Vaynerchuk (un guru des réseaux sociaux, de l’entrepreneuriat et de la motivation à l’américaine). Cette nouvelle agence de talent est spécialisée dans la découverte de talents du micro blogging et de la micro vidéo.

Fin 2016 Vine ferme. A ce moment, Jérôme comptabilise 309 vidéos de 6 secondes (soit 31 minutes), 8,4 millions d’abonnés et plus d’1,4 milliards de loops (vues).

En février 2017, il revient sur le devant de la scène avec The Love Army, un projet humanitaire en Somalie impliquant plusieurs célébrités et le street artiste français JR.

Suite à un tel parcours, on peut donc dire qu’il a l’entrepreneuriat dans le sang. Et quand on parle d’entrepreneuriat, l’art n’est jamais loin. Aussi, cette décision de tout quitter pour aller à l’essentiel, est absolument fondamentale. Elle participe à la définition même de ce qu’est un artiste : une personne qui, à un moment donné, refuse le cadre pour tenter d’inventer un nouveau langage.

DOUBLE TROUBLE 😍😍 📸 by @yescene

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Disqualifié d’office du jeu de l’art contemporain …

Avant d’analyser le travail à proprement parlé de Jérôme, un “petit disclaimer” s’impose.

En effet, en art contemporain, il est important de préciser le statut du preneur de parole. Affirmer l’aspect artistique du travail de Jérôme requiert un impératif méthodologique : celui de préciser ma définition d’un artiste contemporain, ses critères et le point de vue duquel je m’exprime.

Pour une réponse complète, je vous renvoie sur l’article “A statement on what is good art”. Pour rester concis, je vais utiliser l’analyse sociologique de Nathalie Heinich qui se révèle être dans notre cas particulièrement pertinente. Pour elle, la condition essentielle pour rentrer dans “l’appellation artiste contemporain” dépend de la propension de l’artiste à jouer avec les règles de l’art contemporain.

Une des particularités de l’art contemporain, c’est que l’on ne peut pas qualifier une personne d’artiste tant que cette dernière ne se définit pas comme tel. En art contemporain on ne devient pas artiste, on se décrète, se constitue artiste. Une fois cette première règle respectée, la légitimation externe rentre en compte. Des acteurs consacrés vous donneront votre place. Plus l’agent de légitimation a une position élevée, plus sa parole aura de valeur et plus le travail de l’artiste défendu sera reconnu.

Malgré les apparences de subjectivité, le monde de l’art contemporain est extrêmement règlementé (on peut rappeler ici qu’un de nos objectifs est de le disrupter).

Suite à cela, on peut entamer une liste de critères qui excluent Jérome de l’appellation académique d’artiste contemporain. Le premier est le plus discriminant. Il ne se revendique pas pleinement comme artiste, il ne l’est donc pas.

Dans sa démarche, il y a une dimension universaliste tant dans les messages que dans la forme. Cela est plutôt rédhibitoire pour un art contemporain intrinsèquement nombriliste. Il faut complexifier la création et la diffusion afin de préserver l’autorité d’une discipline autoproclamée scientifique. Pour finir, Jérôme ne fait pas de référence à l’Histoire de l’Art, ce qui est également un des prérequis de l’art contemporain.

On my last day in Somalia, Ayoub & Amir both learned to say "I love you" and they surprised me as we were saying goodbye. It was so much to take on. One of the purest more previous gift I have ever received. So I started recording and they did it again. If I am screaming "aaaah" in the video it's because it's was much love to accept. I remember feeling the gift of energy they sent me. In the west, "I love you" is something we say so much that it has kinda lost his meaning. I remember when I arrived in the US being so surprised how much Americans say it. Especially now with social media. We use hearts emoji for everything ❤️ most of this is fake love. Or fish love like I was once told. People say they "love" fish. But they eat them. So. Would you really like to get some fish love? I wouldn't. Be mindful what type of love you are all getting and giving. And wishing everyone to find the purest love, like the one of Ayoub and Amir. PS: for the non-Somalis : "Walaal" means brothers. And Somalis renamed me "Abdi-Dheere" because "Abdi" means servant. And "Dheere" just means tall haha.

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… Car il participe (malgré lui) à l’ouverture d’une nouvelle voie

Si vous êtes arrivé à ce paragraphe, vous venez de vous heurter au côté pute à clic du titre de cet article.

A l’heure actuelle, Jérôme Jarre, 27 ans, ne peut intrinsèquement pas être considéré comme un artiste contemporain.

En revanche, on relève dans sa démarche des traces d’art qui nous permettent de commencer à construire un objet artistique.

Pour ceci, il me faut détailler le concept “d’art de la multitude”. Une bonne oeuvre d’art est celle qui allie deux choses. Premièrement, une belle forme qui nous permet d’y rentrer facilement. Une fois à l’intérieur, une bonne oeuvre d’art produit une analyse/interrogation/postulat permettant au regardeur de dépasser sa propre condition et de s’élever. Cet art de la multitude est détaillé dans ces deux articles : “pourquoi VIRTUTE ?” et “A statement on what is good art“.

Jérôme est un artiste de la multitude en devenir. Il est au stade de l’esquisse, du dessin préparatoire.

Plusieurs éléments de son travail étaye cela. Tout d’abord, il expérimente un nouveau média. On dit communément qu’aucun artiste ne crée sur un terrain vierge, qu’il est toujours influencé. Jérôme a le mérite d’avoir formellement expérimenté un terrain vierge en y faisant école, dans la mesure où il y a une esthétique Jérôme Jarre. On reconnaît sa patte tant dans la forme que dans le fond. Son message vire à l’obsession créative (ce qui est bon) : 309 vidéos dans lesquelles il est toujours question de bonheur. Du sien, qu’il tire d’une existence de digital nomad d’une part et de celui des autres, d’autre part. S’il n’y avait que cela, on resterait au stade de gag. Seulement, Jérôme est un faux naïf ou plutôt un naïf intelligent. Il sait ce qu’il fait et il sait parfaitement l’effet qu’il veut créer. Ceci est notamment visible dans sa vidéo “My first million dollar” et le projet THE LOVE ARMY.

Si on devait faire un rapprochement entre sa pratique et une pratique de l’art contemporain, on parlerait d’esthétique relationnelle. Ce courant artistique des années 90, théorisé par Nicolas Bourriaud et comptant parmi ses représentants Rirkrit Tiravanija, Dominique Gonzalez Foerster ou Philippe Parreno, place le public au centre de l’oeuvre d’art. C’est le public qui active l’oeuvre et la diffuse.

Jérôme a mis l’esthétique relationnelle sous amphétamines.

Pour conclure, chez Jérôme Jarre, on dépasse rapidement l’humour ; on est en dehors de l’art contemporain; on va vers une nouvelle voie esthétique et artistique. Une forme d’art efficace, fondamentalement vertueuse, une sorte de première marche vers une nouvelle ascension collective. Vers quel sommet va-t’elle nous conduire?

Nous verrons. 🙂

I can't sleep right now so I am going to tell you a little story. My dad was a musician but before anything he was just a really bad dad… So bad that by respect for my Mom I always stayed away from learning music. No matter how much I felt that I had it in my soul. I was always worried that if I chose music I was gonna make my mom think of him & make her sad. Many years has passed by, & music keeps calling me stronger everyday. I FEEL LIKE A MUSICIAN IS IN JAIL INSIDE OF ME. AND THAT I HAVE BEEN USING WORDS, VIDEOS, BEING SILLY WITH STRANGERS ETC AS A WAY TO EXPRESS MYSELF WITHOUT INSTRUMENTS. So in Senegal, a couple months ago, I stopped fighting it, and I bought a djembe. This picture is when the kids from the village gave me my first music lesson. That was a very magical moment for me. It kinda felt like a birth 😃 I told my Mom of course, by respect, and she said she was all ok in the end, and that she would rather see me learn music than politics 😂😂 I guess time really does heal everything? ❤️ I have too many humanitarian missions in preparation to make music a priority right now, but as we go on more missions everywhere, I will keep asking strangers & kids to teach me what they know, so maybe one day I will be able to play a music MADE OF BITS & FEELS FROM ALL AROUND THE WORLD, THAT WILL MAKE PEOPLE FEEL CONNECTED LIKE A BIG HUMAN FAMILY.. THAT'S MY GOAL.

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© = Images du compte Instagram de Jerome Jarre et capture d’écran de sa vidéo Youtube

 

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