Hier soir, je me suis enfouie dans DAU. C’était beau et torturé. C’était grand et peu décoré. Je m’y suis perdue sous la pluie grise de Paris, du théâtre du Châtelet à celui de l’Hôtel de ville. Une fois sortie du périple : la vie me semble vide.

©Phenomen IP, 2019

Hier soir était donc le grand soir. 21h, séance parfaite. Pas trop tard pour ne pas s’endormir, ni trop tôt pour pouvoir y croire. J’avais répondu la veille à un long questionnaire pour obtenir mon visa DAU : ce que je pensais de l’amour. Ce que je pensais du sexe. S’était-on servi de moi ? Mais je ne répondais pas. J’étais de mauvaise foi, par peur. Et je cochais continuellement « je ne sais pas ».

Photo d’identité. Visa prêt. 

©Phenomen IP, 2019

Dans les grands entrepôts gris, je me voyais dans l’obligation de déposer mon téléphone portable dans un casier fermé à clefs. Sûrement pour ne pas être distraite par l’appel de l’écran et disponible à l’expérience inouïe qui nous était promise.

Mais soyons honnête, j’ai pu remarquer, au sein de l’expérience, quelques rebelles qui avaient réussi à détourner le règlement de DAU. Oh sacrilège !

Ils se cachaient alors pour « consommer » l’ultime lumière de leur écran, comme des junkies en manque.

1h d’attente.

©Phenomen IP, 2019

Derrière les murs, les fils électriques découverts et la peinture écaillée, se cachaient déjà quelques drôles de cabines aux reflets nacrés et argentés, une matière à l’allure des couvertures de survie. Mystère. Je m’obligeais à faire la queue quelques temps, bien trop curieuse de pouvoir dénuder ces microcosmes futuristes. D’y découvrir les méandres profonds qui s’y cachent.

Les gens semblaient, tout comme moi, ravis d’attendre là, comme si nous avions été choisis : des élus de DAU. Et puis le temps passait, et nous redescendions sur terre, un sentiment d’humiliation venait arracher notre cœur, nous rappelant la somme déboursée pour se retrouver là.

Ma voisine m’expliquait ainsi pour m’encourager « c‘est pour discuter avec quelqu’un, ça a l’air trop cool ! » Elle n’avait pas tout à fait tord puisque j’apprendrai par la suite que le but était ici de mettre face à face une personne parlant de sujets tels la violence, le sadisme ou encore le sexe, à une autre personne qui ne devait qu’écouter, « sans jugements ». Un psy à 75 euros la séance. C’était presque rentable.

Un individu en combinaison grise –il s’agit du personnel sensé vous aider, mais qui, la plupart du temps, est incapable de vous apporter la moindre information-  finira par nous annoncer : « il faut attendre 1h ». La queue, qui formait alors une file soudée et unie, se dispersa tel une fourmilière, et seul deux ou trois personnes, les plus courageuses ou les plus mégalos, décidèrent de rester car « l’attente fait partie de l’expérience, c’est incroyable, tout est réfléchi ». Dans le doute de me faire arnaquer, j’optais pour la fuite.

Je ne suis plus qu’une poussière. Un morceau de quelque chose dans cette isotopie de symboles. Ce monde sans âme, où le personnel –ces ombres grises- ne semble devenir qu’un sombre complot contre notre personne. Un caillou sur notre chemin spirituel.

URSS me voilà !

©Phenomen IP, 2019

Quoi qu’il en soit, j’avais décidé d’explorer, j’étais là pour ça. Et j’essayais de poursuivre mon parcours, celui qui me guidera vers l’expérience ultime. Mon Epiphanie. Je l’attends.

Rentrée dans une salle de projection pour un des courts-métrages du film DAU.

DAU est tout d’abord un film de Ilya Khrzhanovsky. Un film de 700 heures. Les acteurs sont des participants. Le tournage a eu lieu à Kharkov en Ukraine entre 2009 et 2011. Ces personnes y ont vécu sous un règlement semblable à celui existant en URSS : uniformes, monnaie d’échange et langage spécifique.

700 h de pellicules pour 13 longs métrages

Ici, doublage monotone à l’oreille – à la russe – me dit-on. Et inceste. Je ne vais pas vous mentir, je n’ai pas eu le temps de visionner les 700 heures de DAU. Mais ce que j’ai pu en voir ne m’a pas transporté.

URSS une deuxième fois.

©Phenomen IP, 2019

Montons à présent les escaliers. Rien. Descendons-les. Encore un étage. Tournons à droite : un restaurant. Plus bas : un bar. Remontons. Cul de sac. 

Où sont les lieux d’expositions ?

Enfin, j’arrivais dans des salles, vie commune de russes qui discutent. Ça boit, ça mange, ça rigole. Des rires gras. Et un homme bascule sur une chaise. Je me fondais dans ce décors russe trop chargé avec l’impression étrange de rejoindre une troupe en pleine pièce de théâtre.

40 œuvres ont été prêtées par le centre Pompidou et sont exposées ici. Elles illustrent la diversité de cet art né en URSS. Ainsi, on retrouve des œuvres de Yuri Avvakumov, Erik BulatovGrisha Bruskin ou encore Oskar Rabin. Et puis, une multitude d’objets, remplis de souvenirs. Babioles à l’odeur rance. Je n’osais toucher le peigne, la broche, les vielles photos, la bouteille de parfum, qui semblaient tout droit sortis d’une brocante. Salis par le temps. Pleins de nostalgie.

Et puis doucement, m’est venu ce sentiment plus irréel de m’introduire par effraction dans leur vie intime. De les épier sans leur consentement. Je devenais voyeur. Je ne voulais pas déranger et chuchotais alors à un autre visiteur : « je m’en vais ». Et lui de me répondre haut et fort « Vous partez déjà ? ». Chut !

Traversant le couloir, ma tête toucha une matière humide à l’odeur infecte. Je levais les yeux. Du linge était étendu tout le long de ce passage étroit. Et au bout, un homme de la sécurité me lança « le chaman est parti« .

« Pardon ? » Je pensais alors, avec enthousiasme, que le jeu allait enfin commencer. L’aventure, démarrer.

« Le chaman. Le mec qui lit votre avenir” me répond-il sans entrain. Il n’y croyait pas lui même. J’avais seulement raté une performance de DAU, un chaman qui devait se trouver ici il y a une demi-heure.

La chance !

©Phenomen IP, 2019

Ici, tout le monde y croit sans y croire, excepté peut-être deux individus en tenue grise. Je les avais croisés au sous-sol. Encore des cabines. Elle, étant sur les genoux de son collègue, un air condescendant. Lui, nous expliquant la chance que nous avions d’être là, et que peut-être, nous aurions « l’opportunité » de croiser telle performance ou d’assister à tel concert. « La chance » d’ assister à telle activité ou de voir tel court-métrage . Oui. Car l’argent que vous avez déboursé pour cette expérience ne suffit pas. Il vous faut arriver au bon moment. Il vous faut « la chance ». L’honneur même. De voir. De toucher. D’entendre.

Sinon tout sera vide, tout est toujours vide.

Conclusion : DAU n’a aucun intérêt si vous comptez y consacrer 4h.

DAU est un festival, où l’immersion doit être totale, où vous mangez, buvez, testez. Et rencontrez. Complètement isolé de la ville et dans un autre temps, il vous faut donc jouer le jeu. Y passer une journée ou une nuit. Prendre votre temps. S’approprier l’espace dans tous ses recoins. Et peut-être, je dis bien peut-être, vous y trouverez votre épiphanie.

©Phenomen IP, 2019
©Phenomen IP, 2019