“Je veux être peintre” assénait obstinément Jean-Paul Marcheschi dès l’âge de quatorze ans. Et peintre il est devenu. Tout récemment, ses œuvres ont été montrées au Palais des Gouverneurs de Bastia (2015), puis au Grand Palais dans le cadre du centenaire de la mort de Rodin (2017). C’est au tour du Musée Paul-Dupuy de célébrer jusqu’au 31 mars cet artiste qui avait juré d’utiliser le “feu comme pinceau” à travers une vaste rétrospective : L’Alphabet des Astres.

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La flamme comme méthode

Une aura étrange émane du travail de Jean-Paul Marcheschi. Peut-être s’agit-il de ce noir, du grand tumulte des figures, ou bien de la mystique des thématiques ? Sans doute un peu de tout cela, mais aussi et surtout un certain secret de création : la plupart des œuvres exposées sont nées du feu.

Questionné sur sa rencontre avec ce matériau un peu particulier, l’artiste s’amuse : “Disons simplement qu’en 1984, le feu est entré incidemment dans mon œuvre. Il y est demeuré. Pourtant, si on m’avait dit à mes débuts que j’allais troquer la peinture à l’huile pour les flambeaux, j’aurai trouvé ça franchement saugrenu !”.

Ici et là, Jean-Paul Marcheschi rapporte que c’est peut-être l’étude des illustrations de Botticelli de la Divine Comédie qui l’aurait poussé vers la flamme. Ailleurs, il évoque plutôt la fascination cosmique du feu comme moteur des corps célestes. Une tentation de l’immense, du rétif, du fugace, dont il lui fallait traduire le mystère.

Le souvenir comme ressource

En bonne logique, l’exposition débute sur plusieurs déclinaisons de Stromboli, cette île volcanique du nord de la Sicile, dont Jean-Paul Marcheschi garde un vif souvenir. Sur fond blanc, on distingue la silhouette conique, le cratère visiblement agacé par une soudaine éruption, et la coulée destructrice – ici magistralement rendue par l’usage de la cire.

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Mais pour Jean-Paul Marcheschi, la mémoire n’est pas simplement une référence figurative. En effet, beaucoup de ses œuvres sont réalisées à partir d’assemblages de feuillets personnels. Sur eux, il écrit, rature et esquisse dans un état de semi-conscience (l’écriture automatique des surréalistes n’est pas loin). Cet exercice matinal et quotidien du “journal” représente plusieurs centaines de documents, et constitue ce que Jean-Paul Marcheschi appelle “l’errance matinale“.

De cet intime vagabondage naîtront une grande partie des travaux de Jean-Paul Marcheschi. Ces pages d’histoire, travaillées localement puis finalement regroupées, sont littéralement le support de son art. C’est sur l’épaisseur de ces mots et dessins épars que la flamme viendra se nicher. Inspiré par le fameux dripping de Pollock, Jean-Paul Marcheschi travaille souvent debout. De sa hauteur, il joue de ses flambeaux. Tantôt pour noircir ses palimpsestes, tantôt pour y laisser couler de fines traînées de cire.

La méthode ne manque pas d’impressionner. Certes, Jean-Paul Marcheschi mobilise de temps à autre le fusain, l’encre ou le pastel. Mais en majorité, c’est bien avec l’appui incertain de bougies et du hasard de leurs mèches qu’il travaille.

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L’angoisse du Verbe, l’appel du vide

Les 3 Morsure de l’Aube de la seconde salle comptent sans doute parmi les œuvres les plus marquantes de l’exposition. Ces grands formats représentent chacun des figures féminines ailées rappelant à la fois la tentation des harpies et l’énigme du Sphinx. Et chacune d’elles, semble-t-il, dit quelque chose de la douleur du langage. A priori, on pourrait croire que nos grammaires organisent la pensée, fixent et clarifient les choses. Mais Jean-Paul Marcheschi y voit plutôt une menace. Un risque d’égarement dans le tissu de la langue, une confusion des repères, et l’écueil de l’ineffable, enfin.

Morsure de l’Aube VII, en même temps qu’elle annonce ce péril, en hurle la souffrance. L’ouverture des ailes, la fulgurance des traits de suie, le positionnement de cette bouche béante – tout ici exprime l’angoisse terrifiée. Ce cri, selon les mots de Jean-Paul Marcheschi, c’est celui d’un “corps qui émerge au coeur de la blancheur, et risque aussitôt de disparaître parmi la rature de l’écriture” (en l’occurence, celle des feuillets qui bordent l’œuvre).

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Dans des tons beaucoup plus sombres, sont également visibles tout au long de l’exposition plusieurs motifs cosmiques. Il peut s’agir d’une vue satellite de la Terre, d’une perspective panoptique de l’univers lui-même, ou bien même d’une proposition de “l’au-delà”. Le travail de la flamme rend à merveille le trouble des silhouettes, et la profondeur de l’espace. Sans doute parce que ce noir n’est pas celui d’une nuit, mais celui de l’indifférence. Un peu à la manière dont le feu consume, il est la couleur qui dévore la couleur pour n’y laisser que l’inquiétude du vide.

Terminus au Lac

Outre l’inspiration céleste, Jean-Paul Marcheschi fait également d’abondantes références à l’art de Jean Fautrier, aux écrits de Dante Alighieri, et à la mythologie ulysséenne. Il y a décidément quelque chose du voyage parmi nos grandes références culturelles dans L’Alphabet des Astres. Une déambulation entre salles claires, rouges, et sombres qui trouve son point d’aboutissement dans un face à face avec Le Lac du Sommeil et de l’oubli.

Ce très grand format rétroéclairé (300×578 cm) est l’un des “dispositifs” de Jean-Paul Marcheschi. Au-dessous de la composition de feuillets, s’étend, dans un bac, une mince couche d’eau dans laquelle miroite une partie de l’œuvre. Ce système instaure une symétrie entre la chute vertigineuse d’une figure cadavérique et l’élévation éthérée de cette même silhouette. Le mouvement d’ensemble rappelle le terrible ballet du typhon, la ronde destructrice des cyclones.

Un humain s’y est visiblement jeté, rappelant par là le geste fatidique de l’Ophélie d’Hamlet, ou bien celui des suicidés des grands ponts. L’emploi de la suie et de la cire donne à la composition un relief tout particulier participant à la cohérence du tout dans un rendu qui a, définitivement, quelque chose de mystique. C’est tout un imaginaire de l’au-delà qui est convoqué. Au choix : le spectre, le mort-vivant, le damné puis, dans le reflet, l’âme, la réincarnation, l’errance.

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© Jean-Paul Marcheschi, Stefan Meyer, ART3 Edition