Pour sa nouvelle saison estivale, le Palais de Tokyo tourne son regard vers l’enfance. C’est dans ce cadre que Laure Prouvost, future représentante de la France à la Biennale de Venise 2019, présente actuellement l’exposition Ring, Sing and Drink for Trespassing. Une tirette d’alarme loufoque placée sous le signe de l’affection et de l’humour pour nous interpeller sur la question environnementale.

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L’enfance au Palais de Tokyo

Après une dernière saison consacrée aux conflits de l’Histoire, des territoires et des idéologies, c’est donc à l’imaginaire de l’enfance que la célèbre institution parisienne s’intéresse. Une manière de substituer la poésie à l’approche documentaliste et analytique, caractéristique de Discorde, fille de la nuit. Qu’on ne s’y trompe toutefois pas, il ne s’agit pas de troquer un lyrisme un peu ahuri au cheminement réflexif. Les expositions du Palais de Tokyo mobilisent nos fantasmes, nos perceptions et nos habitudes d’enfants pour traiter sous un jour nouveau des problématiques bien connues.

Ainsi, le travail de Laure Prouvost a très souvent été caractérisé par l’élaboration de systèmes narratifs jubilatoires et délirants, traitant à leur manière certes bien singulière de problématiques réelles : histoire de l’art, liens familiaux et, aujourd’hui, impact de l’anthropocène.

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Ce sujet, mille fois traité et en même temps trop peu entendu, serait un véritable poncif sans l’inventivité de Laure Prouvost, ici conjuguée aux talents scénographiques de Diogo Passarinho.

Tout d’abord, pour accéder à l’espace d’exposition, le spectateur trouvera à la place d’une porte d’entrée traditionnelle la bouche béante d’un couloir richement tapissé. Il y a quelque chose de mystérieux et de menaçant dans ce passage mal éclairé. Très vite, les premières réminiscences infantiles ressurgissent : on se souvient du Petit Poucet cruellement abandonné dans les bois par sa famille, et de l’angoisse électrique des premières excursions nocturnes.

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Un Tchernobyl bien cordial

Au fur et à mesure que l’on progresse, les tapisseries cèdent la place à des jeux de branches élancées laissant filtrer la lumière. C’est avec un certain sentiment d’accomplissement qu’on pénètre ensuite dans un espace ouvert constituant le coeur de l’exposition. Ce lieu circulaire a été pensé par Laure Prouvost à la manière d’un “jardin d’Eden à Tchernobyl”.

Au centre trône une fontaine mammaire, dont la difformité rappelle les pires dérives de la modification génétique. Mais, c’est de fait l’ensemble de la salle qui fait référence à un imaginaire dystopique de type post-apocalypse avec ses végétations éparses, ses solitudes dégénérées et ses loques de vêtements abandonnées.

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Moins qu’un jardin, les éléments centraux de Ring, Sing and Drink for Trespassing font surtout penser à une serre complètement lésée, à un terrain vague sinueux. En effet, même s’il s’agit bien d’un espace ouvert, Laure Prouvost et Diogo Passarinho ont pris le soin de créer plusieurs espaces isolés, comme à l’abri des regards. Un côté cache-cache enfantin qui se transforme vite en chasse au trésor, puisque toutes les créations de Laure Prouvost ont une histoire qu’il appartient au visiteur de découvrir.

Telle Alice dans son pays des merveilles ou les enfants de J-C Lewis dans leur monde de Narnia, nous sommes dans l’oeuvre de Laure Prouvost comme dans un univers parallèle. C’est avec une curiosité gourmande que l’on se surprend à saisir les feuilles de papier laissées ici et là pour récolter quelques informations laissées par l’artiste, que l’on reste pendant de longues minutes devant les oeuvres vidéos de l’exposition, et que l’on écoute les monologues plus ou moins passionnés des hommes-fer jalonnant l’exposition.

Tout ici entretient un sentiment d’étrangeté se manifestant non pas sous la forme de l’inquiétude, mais sous celui de l’accueil chaleureux. Chaque élément a quelque chose à dire, une histoire à raconter, un sentiment à partager. Et cette “bavardise” a quelque chose de réellement enchanteur dès lors qu’on y prête oreille.

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Une ritournelle critique

Mais cette exposition c’est aussi, par-delà les teintes pastel et les histoires saugrenues, une authentique mise en perspective de notre avenir commun doublé d’une réflexion sur la fonction de l’art.

Selon le cartel d’entrée, le titre Ring, Sing and Drink for Trespassing est en fait à entendre à la manière d’une chanson, d’un refrain entêtant. Cette idée n’est pas sans faire penser à la ritournelle théorisée par Félix Guattari et Gilles Deleuze dans l’ouvrage Mille Plateaux. Dans un chapitre consacré à ce concept, les deux auteurs mettent en scène un enfant perdu dans la pénombre. Pour se rassurer, celui-ci se met à entonner une petite chansonnette, une simple mélodie. Au fur et à mesure qu’une rythmique s’établit et se répète, l’enfant parvient à surmonter sa peur. Serein, il appréhende alors le territoire et explore les alentours. Ici, la ritournelle, c’est donc ce qui permet de canaliser la peur panique, le chaos émotionnel tout en évitant le déni.

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Or, dans la théorie esthétique de Deleuze et Guattari, la ritournelle est l’un des aspects essentiels de l’art. La ritournelle, c’est ce qui, dans l’art, permet de codifier le monde, d’y tracer des lignes et des frontières  délimitant des espaces de maîtrise et donc d’actions possibles. Contre la passion triste, le cynisme dévorant et la passivité larmoyante, le rythme des ritournelles. Ce que propose Laure Prouvost avec Ring, Sing and Drink for Trespassing, c’est donc bien une ritournelle, c’est même un gai savoir : celui du risque écologique.

Loin d’être abattue par la liste sans cesse plus alarmante du nombre d’espèces disparues et de modulations climatiques catastrophiques, Laure Prouvost, dans un élan de santé rieuse, crée de cette actualité ténébreuse un ailleurs qui prête au rire. Mais un rire qui n’a rien de moqueur, ni de vain. En fait, il est plutôt le point d’amorce d’une résolution et d’une inventivité nouvelle destinée à “faire que ça bouge”.

Comment faire en sorte que cette comédie artistique ne devienne pas notre tragédie civilisationnelle ? Voilà la question à laquelle chacun est (tendrement) incité à réfléchir.

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À quarante ans, Laure Pourvost signe ici une première exposition solo parisienne particulièrement convaincante. Traiter du sujet climatologique dans le cadre d’une manifestation artistique sans adopter un ton moralisateur n’a rien d’une évidence. Avec ses narrations polyphoniques et sa mise en scène rappelant l’exploration fantasmagorique de nos jeunes années, Laure Prouvost fait mouche.

Tout cela frôle parfois le merveilleux et ne manque d’ailleurs jamais d’amuser. Mais c’est finalement riche d’une certaine réflexion que le spectateur quitte l’espace de Ring, Sing and Drink for Trespassing car, on le sait, cet univers n’est peut-être pas aussi étranger à notre réalité.

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L’exposition Ring, Sing and Drink for Trespassing est visible jusqu’au 9 septembre.

Lauréate du Max Mara Art Prize en 2011 et du Turner Prize en 2013, Laure Prouvost représentera la France à la 58ème Biennale d’art de Venise en 2019. Pour en apprendre plus sur son travail, rdv sur son site.

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