Qui, aujourd’hui, n’a connaissance du rapport entre détresse émotionnelle et alimentation compulsive ? Ceux qui ont vu La vie d’Adèle se souviennent de la sensualité goulue de l’actrice principale lorsque, sanglotante et coupable, elle dévore des réserves de barres Twix, Mars et autres junk-food après une dispute.

Cela fait maintenant plus de 20 ans que Lee Price, artiste picturale étasunienne, illustre ces instants d’abandon à travers des séries d’autoportraits axés autour de la nourriture. Que ce soit dans une salle de bain ou dans des lits, Lee price se représente systématiquement (obsessionnellement ?) en train de manger. Encore, et encore.

La mise en scène de la boulimie

Pour réaliser ces toiles hyperréalistes, Lee Price travaille en collaboration avec le photographe Tom Moore. Une fois la mise en scène parfaitement arrangée, celui-ci la photographie en prise de vue frontale ou, plus souvent, du “point de vue de Dieu”. Cette dernière approche est particulèrement frappante en cela qu’elle pose évidemment le spectateur dans la position assez dérangeante de l’indiscret, du voyeuriste.

lee-price-virtute (3)

Impression d’autant plus gênante que nous, récipiendaires de l’oeuvre, ne regardons pas simplement une personne vaquer à ses occupations. Nous épions un individu en train de s’adonner à ce qui semble être, au-delà du simple “plaisir coupable”, une action compulsive.

S’il est vrai qu’au premier abord les avatars de Lee Price donnent l’impression de se pâmer dans une gourmandise extatique, on remarque vite, à l’expression faciale, à la multipicité des produits et à l’agencement des éléments, qu’il y a là quelque chose qui relève du mal-être.

L’amoncellement de junk-food, ici, c’est avant tout une ligne de fuite dysfonctionnelle, l’exutoire faussé d’une réalité inconfortable. Tout un schéma narratif devient dès lors intelligible. Une femme d’âge moyen rentre chez elle, ressasse les pénibilités de sa journée, apprend une mauvaise nouvelle, puis s’effondre. La voilà qui s’enferme à clef dans les espaces de son intimité et consomme de manière incontrôlée et incontrôlable glaces, tartes, pignons de poulets, chips…

lee-price-virtute (10)

Un mal-être bien spécifique

Ce que Lee Price illustre en réalité, ce n’est donc pas l’expression un peu joueuse, un peu taquine, d’une gourmandise qui ne dit pas son nom. C’est plutôt l’instant precis où, dans le scénario de la détresse émotionnelle, la nourriture se fonctionnalise pulsionnellement comme panacée. Rappelons qu’aujourd’hui la boulimie, mais aussi l’anorexie, l’hyperphagie, et le mérycisme sont considérés comme des psychopathologies à part entière. On considère qu’elles traduisent souvent, sous la forme du symptôme, un trouble psychique profond de type névrotique.

Or, c’est précisément la névrose en acte que Lee Price représente. En effet, bien que le style relève évidemment du réalisme, la mise en scène n’a, quant à elle, rien d’authentique. La qualité esthétique des toiles de Lee Price provient beaucoup – outre la virtuosité des réalisations figuratives dont la reproduction prend parfois des mois – du sens de l’équilibre et de l’harmonie chromatique. On sent bien que chaque élément a été placé, déplacé et replacé pour parvenir au résultat final.

lee-price-virtute (9)

Tantôt l’économie des détails renvoie à une névrose de type dépressif, tantôt le fourmillement d’emballages colorés se réfère à l’exubérance hystérique. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas à une “scène de vie” que nous assistons, mais bien à la métaphore d’une névrose qui se performe.

Le sujet boulimique mange, engloutit, engouffre pour combler un vide, pour divertir frénétiquement l’individu de l’objet de ses angoisses. Toutefois, cette action compulsive précède bien souvent une culpabilité lancinante. De fait, les photographies inspirant les toiles de Lee Price ne renvoient en réalité pas au “point de vue de Dieu” insiste l’artiste, mais bien au point de vue de la victime de trouble alimentaire elle-même, à l’instant de sa culpabilisation.

lee-price-virtute (4)

Dans de nombreux profils addictifs, on constate l’occurence d’expériences de dépersonnalisation. Il s’agit d’un mécanisme dissociatif qui, ici, opère le partage entre une Lee Price soumise à ses pulsions et une Lee Price réduite au rôle d’impuissante observatrice. Ce que nous, spectateurs, distinguons, c’est donc cette projection hors de soi. Ce moment, où l’individu se perçoit de l’extérieur à la manière dont il regarderait un film ou bien une peinture.

Une origine culturelle ?

Mais le propos de Lee Price ne se limite pas à la mise en lumière des affres de la boulimie. Il est également une dénonciation politique. La boulimie touche aujourd’hui 2% de femmes en France. Comme dans la plupart des troubles compulsifs du comportement alimentaire, la population mâle est clairement sous-représentée (87% de femmes pour 13% d’hommes seulement). Bien que l’étiologie de ces maladies ne soit pas encore tout à fait déterminée, la plupart des spécialistes pointent du doigt le facteur culturel pour expliquer, et l’origine de cette pathologie, et ce fossé dans sa répartition démographique.

Le rapport de causalité est effectivement vite établi entre la pression sociale exercée à l’encontre de la silhouette féminine, et les troubles alimentaires compulsifs de type anorexie ou boulimie. Cette pression normative, étroitement liée à l’industrie publicitaire, mais aussi au cinéma et au monde de la mode, fonctionne comme toutes les autres logiques de domination sociale. Ces exigences et contraintes sont, avant même d’être comprises, incorporées par les individus. C’est ce qui constitue ce que Pierre Bourdieu, célèbre sociologue français, appelle l’habitus : une “expérience faite corps” se traduisant ici par une attention au poids plus importante chez la population féminine que masculine.

Il paraît très probable que la violence de “l’impératif minceur” soit l’une des causes clefs des comportements compulsifs alimentaires, dont Lee Price reconnaît d’ailleurs elle-même avoir été très longtemps souffrante. En somme, la boulimie serait, en partie au moins, une réponse dysfonctionnelle aux sommations normatives de nos sociétés contemporaines.

Après le rire, la nécessite d’une réflexion

Avec ses séries Women & Food, Lee Price opère un tour de force. Par ses mises en scène, où les lieux de l’intimité deviennent les théâtres incongrus de festin compulsif, l’artiste souligne le malaise lié aux troubles du comportement alimentaire. La première réaction face à ses tableaux n’est-il pas le regard complice ? A priori, ces toiles semblent représenter des moments de “craquage” parfaitement anecdotiques, voire amusants.

lee-price-virtute (1)

Chacun peut ici y reconnaitre une fringale nocturne sans importance. Le problème, c’est que ce type de réflexion est en fait caractéristique du rapport entre la société et les personnes atteintes de troubles alimentaires compulsifs. Il a fallu de longues années avant que ces victimes ne soient considérées avec sérieux, et donc prises en charge par des autorités thérapeutiques compétentes.

Qu’on ne s’y trompe pas, il y a dans ces tableaux, par-delà le luxe des détails et la tendresse des coloris, une détresse qui, malheureusement, n’est pas de l’orde de la fiction.

lee-price-virtute (13)

lee-price-virtute (15)lee-price-virtute (14)

Pour plus d’informations sur le travail de Lee Price, rendez-vous sur son site.

(© Lee Price)

  •   + | share on facebook