Pour sa 14ème édition, “L’expérience Pommery” mise avec L’esprit sous-terrain sur une exploration à travers les kilomètres de caves du domaine rémois. Une expérience de pénombres et d’éclats volontiers immersive, jalonnée d’oeuvres contemporaines de tous bords. Une réussite curatée par Hugo Vitrani, dont on vous livre ici le détail.

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Le sous-terrain comme thématique

Il y a décidément quelque chose de l’Alice au Pays des merveilles dans le domaine de Pommery. Notamment grâce à un terrain immense (55 hectares), une architecture néo-élisabéthaine, et le ton pastel des bâtiments. Le tout constitue déjà un contexte franchement dépaysant virant rapidement à l’étrange dès lors que l’on s’attarde sur les œuvres des jardins. L’impression numérique de Tania Mouraud, de facture résolument moderne, rompt, non sans violence, avec ce que le lieu peut avoir de paisible. Sur une inquiétante structure d’une dizaine de mètres, l’artiste inscrit : VANITASVANITATUMETOMNIAVANITA (vanités des vanités, tout est vanité). L’espace de villégiature du domaine est-il une pure vacuité ? Possible. Un message est en tout cas clair : l’important est ailleurs.

Reste à savoir où ! À l’entrée, postée à la manière d’un intendant, se tient la sculpture d’aluminium de Bruno Gironcoli. Celle-ci fait peut-être référence à la forme d’un lapin (Alice au pays des Merveilles, décidément), mais elle frappe surtout par sa dimension “mutante”. Organique et mécanique s’entremêlent dans une élaboration imaginaire, qui laisse tout d’abord pantois. L’inventivité chimérique apparaît ici comme une réponse à l’oeuvre précédente : il convient de détourner le regard des structures conventionnelles pour mieux s’ouvrir aux voies de l’imaginaire dans tout ce qu’elles peuvent avoir d’angoissant et de fabuleux.

Bruno Gironcoli-@Fred Laures-virtute

Tour à tour, les 22 artistes exposés vont donc proposer des œuvres singulières et innovantes comme un témoignage de la portée de cet imaginaire des bas-fonds. Plus précisément, chaque artiste dévoile sa propre déclinaison fantasmagorique du mot “sous-terrain”.

Au rez-de-chaussée du château de Pommery, les visiteurs découvriront une véritable rétrospective du poète et artiste graffeur SAEIO, soudainement décédé à l’été 2017. Il s’agit là d’un hommage au défunt, évidemment, mais au street art en général aussi. Après tout, il s’agit sans doute d’une des formes d’art les plus adéquates avec la thématique de l’exposition. Le street art est avant tout une aventure jubilatoire dans la nuit des villes. Le savoir-faire de l’explorateur doit se doubler du goût de la fugue, de l’interdit et de la cavale. L’ensemble des toiles exposées composent ainsi une ode à ces fulgurances de l’ombre dans une étonnante alchimie de couleurs vives et de formes abstraites.

SAIO in situ_@ Fred Laures-virtute

Une fois ce tour de salle effectué, les visiteurs sont invités à descendre l’escalier principal de l’édifice en direction des caves de Pommery. C’est ici, sans surprise, que l’effet d’immersion débute. Pour ce faire, Pablo Valbuena a été spécialement invité pour créer des agencements sonores et lumineux dans l’escalier de la descente. Le résultat est une réelle réussite.

Alors que les degrés chutent à vive allure (conservation des champagnes oblige), les lumières, tantôt nous révèlent les aspérités granuleuses des parois, tantôt nous plongent dans une demi-pénombre, dont on peine à voir le bout. On reconnaîtra là, bien entendu, une métaphore du passage de l’autre côté – du miroir, du terrier, du Styx, peu importe. L’essentiel est que chacun se sente radicalement déterritorialisé d’un espace de confort lumineux vers une no-go zone.

Les caves de Pommery constituent près de 18 kilomètres de galeries, les visiteurs en parcourront environ deux. La déambulation au sein de l’exposition se fait donc au milieu des étages de conservation de champagne. Une donnée, qui n’est pas si anecdotique que l’on pourrait croire au premier abord, puisque les caves sont parfois illustrées par des bas-reliefs aux références mythologiques et, en bonne logique, à Dionysos. Comme le savent bien les poètes, le dérèglement des sens est une voie propice à l’exploration alternative du monde.

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La mise en garde

Entre larges pièces et couloirs étroits, la balade des visiteurs se déroulera dans une obscurité parfaitement maîtrisée. Le début de la visite présente surtout des œuvres murales réalisées par Aline Bouvy et Guillaume Bresson. La première a crée une série de bas-reliefs représentant des rats aux attitudes étrangement humaines. Certains s’enlacent et tous nous observent, intrigués. Un peu comme si nous étions dans une dimension parallèle, où la bête est plus homme que l’homme – comme si c’était nous, les intrus, les étrangers en irruption dans ce monde des ténèbres.

Guillaume Bresson joue quant à lui avec l’écosystème propre des caves. Il fait des parois les plus mousseuses le lieu idéal où apposer sa peinture et ses photographies. Des figures solitaires émergent, nous interrogent. Là encore, il y a quelque chose de la prévention : nous ne sommes pas à notre place, et gare à celui qui aura l’audace de poursuivre sa traversée, où tout n’est plus que trouble et inconnu.

Guillaume Bresson_in situ @ Frédéric Laurès

Des vidéos de l’incommensurable

Les couloirs latéraux, s’ils ne sont pas comblés par des bouteilles de champagne, contiennent un certain nombre d’œuvres vidéo, tantôt monumentales (Void Fires, de Florian et Michael Guistrebet), tantôt pseudo-pédagogiques (La valeur du produit, Mohamed Bourouissa), tantôt psychédéliques (Oh Yoko, Keiichi Tanaami). Parmi l’ensemble des œuvres vidéo, on retiendra la capture d’Alix Desaubliaux du célèbre RPG fantastique en monde ouvert Skyrim. La Marche vers l’Est est un film de 1h29 issu d’une performance de gameplay. Pour rappel, dans ce jeu vidéo, le joueur incarne un héros élu dans un monde peuplé de magie et de créatures fantastiques.

Quoique la map explorable de Skyrim fasse aujourd’hui encore référence en terme de taille et de contenu, les développeurs ont bien sûr mis en place des systèmes de frontières infranchissables. Ce sont donc des montagnes, qui bordent l’ensemble du territoire. Grâce au codage, le personnage joué par Alix Desaubliaux parvient à pénétrer par-delà les cols de l’Est. L’avatar se trouve alors aux confins de cet univers et s’élance toujours en avant durant de longues minutes dans un élan aussi vain qu’hypnotique. Un goût du risque et un appétit de l’infini fonctionnant comme un authentique hommage à l’équipée sauvage.

Pommery-Alix-Desaubliaux-virtute

Ol’ Factory, l’oeuvre vidéo de Tala Madani, est également particulièrement remarquable. Dans un temps bien plus court (2min49), l’artiste réalise un film d’animation qui, comme souvent dans son travail, met en scène un personnage dans un espace claustrophobique. Ce petit homme (un enfant ?), à la nudité troublante, façonne à l’aide d’une glaise quasi excrémentielle une forme qu’il nous jette soudainement au visage. Il s’agit d’une rencontre étonnamment violente parce qu’elle a quelque chose d’absolument gratuit. Une référence, peut-être, à cet inconscient tapi qui, sans cesse, nous interpelle et nous bouscule sans que l’on puisse jamais clairement comprendre pourquoi.

Tala-madadi-pommery-virtute

La fête, la fugue, les ruines

Plusieurs installations occupent et animent les plus larges salles des sous-terrains. Et c’est sans doute avec ce format d’œuvres que le travail d’immersion fonctionne le mieux grâce à une exploitation optimale des espaces. Outre les tuyaux rampants d’Holly Hendry, le château gonflable renversé d’Antwan Horfee, les robots en déliquescence de Pakui Hardware et les bâches street-art de Kaya ft N.O. Madsi, on demeure littéralement béat dans la pièce scénographiée par SKKI©.

En hommage à la tradition des rave-party du Fort de Champigny dans les années 1990, SKKI© plonge le visiteur dans une oeuvre immersive à la dimension franchement cérémonielle. Tandis que des sonorités mystiques stimulent l’ouïe, le regard se perd, extatique, parmi le jeu de néons vert flash fixés aux parois. THE MEMORY HOLE a le grand mérite d’imprégner le visiteur d’une sensation, qui perdurera jusqu’à la fin du parcours de l’exposition.

SKKi_in situ @ Frédéric LaurèsPommery l'esprit souterrain the farm clad 43

L’esprit sous-terrain opère sa clôture avec Into the Night, une série d’impressions sur Alu Dibond réalisées par Cleon Peterson. Chaque pièce, placée tout le long de l’allée finale, représente une scène. Et cet ensemble constitue quelque chose comme une histoire immémoriale de la violence. Ces immenses figures s’adonnent avec une jubilation malsaine à des actes de barbarie de toutes sortes.

Mais on aurait tort de voir dans ces silhouettes une simple référence à la violence préhistorique, au chaos supposé de ce que les philosophes appelèrent en leur temps “l’état de nature”. Plus vraisemblablement, ce qui est illustré ici, c’est bien la pulsion destructrice sommeillant en chacun de nous, les fantasmes inavouables de ravage qui nous habitent. Et sans doute est-ce là le plus irritant – in fine, nul n’est indemne de sa fureur.

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Cette traversée des larcins accomplie, les visiteurs reprendront l’escalier principal du château. Et on constate rapidement que les jeux de lumière de Pablo Valbuena n’ont pas du tout le même effet qu’à l’arrivée. Autrefois inquiétants, les faisceaux deviennent bienveillants, voire chaleureux. Et ce, pour une raison simple : ils annoncent la sortie du tunnel.

Le sous-terrain, ou la culture de Dionysos

L’expérience de L’esprit sous-terrain confronte tour à tour le visiteur aux angoisses de son enfance, et aux craintes transgénérationnelles propres à l’espèce humaine. Bestialité, menaces des ombres, violence effrénée… Mais l’exposition de Pommery démontre aussi que c’est de cette rencontre avec l’inquiétude viscérale qu’émerge le fabuleux. En reprenant la terminologie nietzschéenne, on pourrait opposer tout ce que le lieu du domaine de Pommery a d’apollinien (architecture, structure des bâtiments, clarté) au dionysiaque de ses caves savamment modulées par Hugo Vitrani.

Le dionysiaque, c’est ce qui polarise tout ce que l’humain peut avoir d’erratique, de fulgurant, de radicalement neuf. C’est une perte radicale de repères, une confiance dans les forces vives et pulsionnelles de l’humain. En somme, ce n’est qu’à la condition d’avoir le cran de se perdre que l’on découvre des trésors. Aux différents visages de la terreur et du malaise répondent systématiquement, et presque à la manière d’un écho, la magie des nouveautés.

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Photos : © Frédéric Laurès et CLAD / THE FARM

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