Illustrateur de bandes dessinées, Louis Granet s’est tourné vers la peinture, mais sans pour autant les laisser tomber. Ainsi, l’artiste développe ses techniques picturales par les codes appris des comics. Les lignes et la réappropriation d’images offrent des formes abstraites et figuratives.

VIRTUTE : tu sors d’où ? Raconte-nous ton parcours.

Louis Granet : du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours dessiné. Mon père dessinait, mon grand-père dessinait, mon arrière-grand-père espagnol dessinait aussi (pour Disney). Après un bac « arts appliqués » en 2009, j’ai passé deux ans aux Beaux-Arts de Bordeaux, puis une année à l’EESI d’Angoulême, où j’ai obtenu mon DNAP. Finalement, j’ai fait mes 4ème et 5ème années aux Arts Décoratifs de Strasbourg en section « illustration ». Après l’obtention de mon DNSEP en 2014, je suis parti sur Paris.

©Louis Granet

Des souvenirs de ta première exposition personnelle?

Absolument. Un soir d’été 2015, j’ai reçu un message d’un certain Irwin Marchal. A priori, il ouvrait une galerie (un artist-run-space plus précisément) et il souhaitait inaugurer son espace avec un solo show de moi. C’était assez étonnant, même dingue, car je n’avais que très peu exposé, juste quelques collectives de-ci de-là.

J’avais donc 2 mois. J’ai produit une série de cinq toiles, mais aussi des impressions numériques sur des foulards en soie, ainsi que des dessins imprimés sur un papier coton sur lequel je suis intervenu pour repeindre par-dessus. Le vernissage était très émouvant pour moi. L’exposition s’appelait « Zombie Poisson coupé » et elle restera pour moi un moment inoubliable. 

©Louis Granet

L’idée d’assembler peinture et comics est-elle arrivée naturellement ? Tu fais des bandes dessinées. Pourrais-tu nous parler de ton passage vers la peinture?

J’ai appris à dessiner, réaliser une image, bosser mes compositions à travers la bande dessinée. Le dessin dans une case, une case par rapport à une autre case, une case dans une page, et des pages qui s’enchaînent. Seulement, au cours de mes études notamment à Angoulême, je me suis demandé si j’étais vraiment certain de faire de la bande dessinée. J’ai découvert le « milieu », et ses contraintes ne me convenaient pas. Puis, j’ai rencontré l’artiste Joan Ayrton (intervenante à l’EESI) qui a commandé une série de chassis entoilés. Cela a été ma première révélation. Pouvoir tenir un pinceau debout, travailler avec de grands gestes, avoir du recul, être en mouvement. Et l’idée de présenter mon travail sur un mur, plutôt que dans un livre, me représentait davantage.

Puis de 2014 à 2016, je suis devenu l’assistant de l’artiste Stéphane Calais, qui est clairement un artiste contemporain (pratiques de peintre, installations, fresques murales etc) et qui connaît parfaitement la culture du comics. Ce pont entre les deux mondes si bien amené a fini par me convaincre.

Evidemment, je ne nie pas le comics, au contraire, aujourd’hui je me sers de ce que j’ai appris dans la bande dessinée pour le réutiliser dans la peinture, en prenant bien en considération que les deux pratiques n’ont rien à voir.

©Louis Granet

Le fait de ne pas devoir « expliquer » l’image (comme en bande dessinée) te paraissaît-il étrange à tes débuts dans l’art pictural ?

Dans le comics, le dessin doit servir la narration. En tout cas dans celui qui m’intéresse. En peinture, la narration peut exister mais si le sujet n’est pas clair, pas lisible au premier coup d’oeil, ou pas lisible du tout, cela ne posera pas de problème. C’est cette liberté de proposition qui m’a aussi beaucoup plu. Evidemment, je joue avec ce qui est lisible et ce qui ne l’est pas. Entre abstraction et figuration pour dire simple. Je laisse aussi le spectateur imaginer ce qu’il veut, je laisse une place à la ré-interprétation de chacun. Et parfois, je cible sur un sujet bien précis.

©Louis Granet

On sent que tu t’éclates vraiment avec les formes et les textures. Et que justement les cases disparaissent. De quoi t’inspires-tu ? Fais-tu un travail de recherche précis ?

Les aplats jouent un rôle essentiel dans mes peintures. Je travaille aussi sur une toile presque sans grain, très lisse, avec très peu de textures. Tout ceci m’amène à me rapprocher du dessin sur écran. D’ailleurs, tout est une question de case dans la BD : les limites d’un châssis, l’écran d’un ordinateur, etc…! C’est ce qui est dans la case, puis ce qui disparaît, qui m’amuse beaucoup. 

Je m’inspire de tout : mes rencontres, mon quotidien, le coin d’une rue à New-York, les étalages d’un supermarché, des champs de tulipes etc…,tout ce qui nous est donné de voir et j’essaie d’en faire mon interprétation, une proposition toute personnelle.

©Louis Granet

Des références ultimes ?

Stéphane Calais, dont je parlais précédemment, sinon des peintres comme René Daniels, Philip Guston, Gunter Frost, Helen Frankenthaler ou plus récemment Austin Lee, Eric Parker, Michael Bevilacqua, que je connais tous les trois. Sinon, la référence ultime pour moi c’est Edika -et les copains Idir Davaine, Hugo Ruyant. Ah oui, j’adore Mary Cassat, rien à voir, mais si incroyable !

©Louis Granet

Dans tes dernières toiles, on remarque tout de même un style plus trash avec une épaisseur des traits (retrouvée dans les BD). Peux-tu nous en dire plus sur ces dernières oeuvres ? 

En janvier 2018, je suis parti en résidence deux mois pour monter un soloshow dans ma galerie à New-York. J’ai été si impressionné par cette ville ; tout y est si puissant, les formes sont soulignées. J’ai adoré l’utilisation du dessin et du comics que l’on retrouve dans la plupart des packagings. C’est une ville à la fois très sombre et très colorée, le contraste m’a fasciné et je crois que l’on retrouve cette dualité dans mes peintures. Le trait souligne, précise les sujets que je porte. Son évolution, c’est l’évolution de ma proposition picturale. Le trait s’épaissit pour, à certains moments, disparaître complètement.

©Louis Granet

Sagit-il, toujours dans ces oeuvres, de retransmettre aussi une culture commune -je pense par exemple aux paquets de céréales Kellogg’s-, ou bien sont-ce pour toi des souvenirs d’enfance auxquels tu donnes une seconde lecture ?

J’ai participé à Pulse Miami en décembre 2018. C’était un solo booth, et sur le stand, il y’avait une peinture de « Trix the rabbit » qui est un lapin aussi populaire que notre « Tony le Tigre » en Europe. J’ai adoré parler avec tous ces collectionneurs qui retombaient justement en enfance rien qu’à la vue de ce lapin. Un lapin qu’on retrouve sur les boites de céréales aux USA et que j’ai souhaité réinterpréter. Evidemment, ces images communes, reconnaissables par tous, me plaisent tout particulièrement. Si dans cette toile c’était flagrant, parfois je préfère le suggérer, le faire plus discrètement. Dans le coin d’une toile par exemple, ou fondu dans un amas de couleurs et de lignes abstraites.

©Louis Granet

Comment vois-tu l’avenir ?

Cette année, je prévois de faire plusieurs foires avec mes galeries ALAC à Los Angeles, Art Brussel, Art Dubai, un solo à Chicago et surtout un solo dans ma galerie luxembourgeoise en juin 2019. Les foires sont super importantes, elles me permettent de montrer mon travail dans des endroits super variés. Le solo me permet de construire une relation dans une série de toiles, c’est le parfait « exercice » pour évoluer pleinement et se montrer comme on est. Se présenter en somme.

Sinon l’avenir est trop large pour avoir une vision définie. J’espère surtout avoir l’occasion de peindre encore et toujours, que le dessin me permette de faire de belles rencontres et, pourquoi pas, quelques collaborations.

©Louis Granet
©Louis Granet
©Louis Granet

©Louis Granet