•— •. Tel est le titre de la nouvelle exposition de Mélanie Matranga organisée sous le commissariat de Camille Chenais. À cette occasion, c’est toute la Villa Vassilieff – Pernod Ricard Fellowship qui est investie pour créer un organisme évolutif, pluri-sensoriel, et intimiste.

Certains sont sans doute familiers avec l’oeuvre de Mélanie Matranga, cette jeune artiste française qui s’impose depuis maintenant quelques années sur la scène nationale (Palais de Tokyo, 2015) et internationale (Museum Ludwig, 2016). Sont particulièrement reconnaissables dans son travail une esthétique volontiers épurée, et des thématiques récurrentes autour des différents systèmes de communication.

•— • ne déroge pas vraiment à cet habituel tout en le formalisant de manière inédite. Ici, c’est l’ensemble des éléments – murs, sol, public aussi – qui fait littéralement oeuvre dans ce microcosme pour produire une métaphore des modalités de l’expression humaine.

Nul n’est besoin d’être sociologue pour savoir que tous nos choix (vestimentaires, cinématographiques, musicaux…) sont autant de signes qui renvoient, à autrui, l’image d’une individualité. Nos “goûts” constituent donc, en filigrane, une pluralité de réseaux interdépendants participant à l’élaboration d’une représentation de soi.

Prenant acte de cette pluralité des moyens de communiquer, Mélanie Matranga dispose de manière très aérée, très “zen”, un certain nombre d’éléments renvoyant tantôt aux codes vestimentaires, tantôt au genrage de la physionomie, tantôt aux différentes traditions musicales.

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Dans cet espace d’exposition, qui a à la fois le confort du chez-soi et l’inquiétante étrangeté du radicalement autre, il convient de prendre son temps. Le temps de s’installer pour écouter les fantasmagories récitées de Freud, le temps d’explorer les différentes facettes des habits quasi-fantomatiques confectionnés par Mélanie Matranga, ou encore le temps pour lire.

En effet, •— • est peut-être avant tout un travail d’ambiance qui doit mener, peut-être, à une réflexion sur les effets du temps à court et long terme. Tout d’abord, évidemment, les différentes musiques incorporées aux vêtements changent. Mais la structure formelle de la Villa elle-même est destinée à muer au gré du passage des visiteurs.

Pour cause, le sol, presque immaculé lors du vernissage, se salira jour après jour jusqu’à n’être plus qu’une tâche bigarrée et grisâtre qui témoignerait, à la manière d’une ruine, de la vie qui anima pendant quelques mois l’exposition. Les murs, d’abord blancs eux aussi, seront peu à peu parsemés de cadavres d’insectes en tous genres en raison de la colle dont ils ont été enduits. Enfin, les plantes disposées ici et là dans l’exposition seront amenées à croître, à tomber malade, et à mourir peut-être.

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•— • serait-il le récit en temps réel d’une apocalypse à venir ? Plus certainement, Mélanie Matranga et Camille Chenais ont souhaité, par la dimension évolutive des espaces, déconstruire un fantasme : celui de l’unilatéralité de nos catégories socio-linguistiques. Les terminologies employées quotidiennement sont de fait très largement conditionnées par nos consciences collectives. Autrement dit, l’expression de soi passe nécessairement par la mobilisation d’outils culturels – d’où la polysémie des unités de langage. L’idée qu’un cadre quadragénaire européen se fait du “cool” n’est évidemment pas similaire à celle d’un ouvrier états-unien. Puisque le langage est un produit culturel, il est soumis à des logiques de mode qui font de lui un système éminemment variable.

Reste le caractère entropique de l’exposition. Celui-ci renvoie peut-être quant à lui à l’impossibilité, pour le locuteur et outre le danger des polysémies, de livrer au récipiendaire une “parole pleine” (pour reprendre l’expression lacanienne). Le titre même de l’exposition semble d’ailleurs illustrer cette lecture.

L’image •— • peut-être comprise comme le schéma dialogique du malentendu intrinsèque qu’implique la communication : un locuteur s’adresse à son destinataire, le message est émis, mais ne parvient pas tout à fait à atteindre sa visée. C’est que dans chaque mode d’expression il existe quelque chose comme un “résidu” – une donnée intraduisible, ineffable. Pouvoir tout dire, en un geste, en un son, en une phrase. Voilà un autre fantasme que Mélanie Matranga cherche apparement à déconstruire.

Avec beaucoup de délicatesse et un peu de mélancolie, l’artiste suggère donc la complexité latente de nos voies d’expression. Dans cette étonnante hétérotopie qu’est la Villa Vassilieff, nichée à l’abri du trafic de Montparnasse, Mélanie Matranga déploie la convaincante mise en scène des écueils du langage.

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Et pour bien en saisir l’ampleur, on ne saurait trop conseiller de retourner à cette exposition. En effet, visiter  •— •, ce sera toujours redécouvrir les enjeux de la thématique du langage sous une facette nouvelle. Sans nul doute, l’état des lieux à l’hiver de fin décembre offrira une vision sensiblement différente des espaces que nous avons pu apercevoir en ce début d’automne. Et ces différences impliqueront autant de réinterprétations possibles des travaux de Mélanie Matranga, à l’image, là encore, des acceptions plurielles de l’expression individuelle.

À découvrir jusqu’au samedi 22 décembre à la Villa Vassilieff – Pernod Ricard Fellowship.

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© Mélanie Matranga & High Art et Mathilde Assier 

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