Depuis septembre 2017, Thanks For Nothing multiplie les projets philanthropiques en fédérant monde de l’art contemporain et organisations de la société civile. À l’occasion de la Nuit Blanche 2018, cette jeune structure organise le projet solidaire “Le Pont des échanges” sur le pont Alexandre III, ce samedi 6 octobre de 19h à 2h.

Un évènement entre festival de performance artistique et collecte géante d’objets culturels qui s’annonce comme l’un des immanquables de cette soirée.

Présentation avec Marine Van Schoonbeek, co-fondatrice et présidente de Thanks For Nothing.

Pouvez-vous nous expliquer comment s’est mis en place Thanks For Nothing, et à quel type de problématique sa création répondait ?

À l’origine, Thanks For Nothing est né d’une concertation entre Blanche de Lestrange, Charlotte Von Stotzingen et moi-même à l’occasion d’un évènement bien spécifique : celui de ce que l’on appelle la “crise des migrants” au début de l’année dernière. Toutes les trois étions amies et collègues, toutes les trois avions travaillé dans le milieu de l’art contemporain en parallèle d’activités humanitaires. Alors, dans l’urgence de la situation, nous nous sommes demandées comment agir collectivement, par delà nos démarches isolées. Très vite, on s’est rendu compte que les réseaux que l’on avait respectivement développés durant ces années auprès des artistes, des collectionneurs, des galeristes etc…pouvaient parfaitement être mis au service de l’aide aux migrants. Le fait est qu’aujourd’hui, en France, l’action solidaire organisée collectivement dans les milieux artistiques demeure extrêmement rare. Thanks For Nothing a été conceptualisé en partie pour pallier à cette lacune ; c’est une forme d’engagement tout à fait nouvelle.

Quelle forme a-t-elle prise plus précisément ?

L’idée a toujours été d’organiser la jonction entre art contemporain et structures solidaires. Prenons par exemple notre premier projet de septembre 2017, We Dream Under The Same Sky. Grâce à l’aide de nos contacts, nous avions pu organiser une exposition d’oeuvres données par des artistes au sein du Palais de Tokyo. Voilà pour le côté “art” du projet. Mais puisque l’objectif est systématiquement de corréler ce versant à la valorisation d’actions solidaires, nous avions également invité 5 associations européennes d’aide aux migrants. Les bénévoles se réunissaient donc autour d’une grande table, au coeur de l’exposition, pour présenter au grand public les enjeux de leur démarche. On avait également mis en place un système de carte blanche pour que les responsables des associations puissent proposer tous les soirs et pendant une semaine des conférences. Enfin, We Dream Under The Same Sky s’est clôturé avec la vente aux enchères des 26 oeuvres offertes.

Vous considérez l’ensemble de cette opération comme une réussite ?

Tout à fait ! Et à de nombreux niveaux. Tout d’abord sur des considérations purement monétaires, nous avons récolté plus de 2 millions d’euros qui ont ensuite été redistribués aux associations. C’est une somme énorme pour un premier projet, mais outre cela, on a observé un vrai engouement de la part des grands acteurs du monde de l’art contemporain. François Pinault nous a prêté main-forte, tout comme Claudine Collin ou Christie’s. On s’est tout simplement rendu compte que notre projet était viable parce qu’il était fédérateur. Chacun est prêt à jouer son propre rôle, et les associations sont bien sûr les premières à en bénéficier puisque grâce à la médiatisation liée à l’exposition, ce sont plus de 5000 personnes qui sont entrées en contact avec elles. Pour des structures qui pâtissent malheureusement d’un énorme manque de visibilité, c’est évidemment une grande opportunité. En fait, le succès de ce premier projet a été tellement encourageant que c’est à partir de ce moment que Bethsabée Attali et moi-même avons décidé de nous consacrer à plein temps à Thanks For Nothing. Et depuis, nous nous efforçons de multiplier les formats et les actions.

Votre actualité en ce moment, c’est bien sûr le projet “Le Pont des Échanges” qui aura lieu durant la Nuit blanche. Pouvez-vous nous expliquer le déroulement de la soirée et son propos ?

Chacun de nos évènements est lié à une actualité contextuelle. En l’occurence, notre problématique liée à la Nuit Blanche est la suivante : comment assurer l’accès à la culture à ceux qui en sont exclus ? Précisément, la Nuit Blanche est en soi un évènement qui propose une transmission culturelle de ce type. Mais notre objectif est de systématiser cette logique en aidant, au quotidien, ceux qui en ont besoin. Pour ce faire, “Le Pont des Échanges” s’articulera autour de trois axes : artistique, pédagogique, solidaire. Dans le cadre de cette soirée, nous sommes parvenus à réunir 10 artistes performeurs, dont Laure Prouvost et Wael Alkak, proposant tour à tour tantôt de la danse, tantôt de la lecture, tantôt des concerts sur le pont Alexandre III. Mais ces artistes ne seront pas les seuls à occuper les 6 structures géantes spécialement créées pour l’occasion par deux architectes, Jasmin Oezcebi et Franck Vinsot. En effet, les artistes présents côtoieront physiquement, là encore, 5 associations. Mais cette fois elles seront dédiées à l’aide à l’accès à la culture pour les défavorisés. Seront donc sur place des représentants de la Fondation Abbé Pierre, de l’Atelier des Artistes en exil, de la Bibliothèque Sans Frontière, de la Culture du Coeur et du Music Fund. L’idée est de créer un dialogue décloisonné entre artistes et membres des associations pour mettre ces deux mondes sur un pied d’égalité, et permettre ainsi de donner une visibilité nouvelle aux démarches solidaires. Que la présence de Valérie Mréjen ait autant d’importance que celle de Bibliothèque Sans Frontière, ça nous paraît essentiel. L’espace artistique se fait littéralement tribune, espace de parole engagé. À cet aspect “promotionnel” s’adjoindra également une action pratique qui bénéficiera à toutes ces organisations : une collecte géante d’objets culturels.

C’est peut-être l’aspect le plus essentiel de la soirée, pouvez-vous nous en dire plus sur la conceptualisation de ce projet, et sur ses modalités de mise en place ?

Il s’agit du fruit d’une assez longue réflexion. Après plusieurs analyses, on s’est rendu compte que ce qui marchait le mieux dans les systèmes de dons, ce n’est pas l’argent mais plutôt l’objet. Et puis, il nous paraissait tout simplement plus pertinent d’organiser une collecte de matériau. Chacun est possesseur d’un livre, catalogue d’art, d’un instrument de musique oublié. En l’offrant sur le “Pont des Échanges”, le visiteur n’est plus simplement spectateur de l’objet culturel, il en devient le transmetteur direct. L’idée que chacun puisse offrir quelque chose de son intimité et de son vécu nous a paru particulièrement séduisante, et très bénéfique pour l’ensemble des associations pour qui l’achat de matériel constitue évidemment une grande partie de leur budget. Par ailleurs, cette opération de collecte n’est pas tout à fait neuve. Nous avions enclenché dès la mi-septembre toute une série de demandes auprès des plus grandes institutions parisiennes – musées, fondations privées, galeries – pour que, elles aussi, participent. Nous avons eu l’immense plaisir de constater que, outre les tensions intrinsèques qui peuvent exister entre elles, chacune a répondu à l’appel. Grâce à des établissements tels que le Centre Pompidou ou la Fondation Louis Vuitton, nous avons déjà récolté plus de 10 000 livres et plus de 2500 instruments de musique. Reste à voir ce que samedi nous réserve. la Ville de Paris nous a annoncé plus de 300 000 passages, nous sommes donc confiantes !

L’enthousiasme général, que suscite Thanks For Nothing auprès des institutions culturelles, des associations et des publics, semble être la preuve de l’efficacité d’une jonction entre art et démarche solidaire. Comment l’expliquez-vous ?

Effectivement, la culture me paraît être un levier particulièrement efficace pour inciter les citoyens à s’investir dans des causes sociales. À mon sens, cela s’explique notamment par la place toute spéciale qu’a l’artiste aujourd’hui. Chaque créateur est d’emblée engagé en cela qu’il propose une traduction du sensible qui est, in fine, une certaine vision du monde.  Or cette perspective-ci, nécessairement symbolique, poétique ou métaphorique, propose une approche différente de celle des grands JT par exemple. Il suffit d’allumer sa télévision 5 minutes ou de suivre son fil d’actualité Facebook pour apprendre que chaque jour à son désastre. C’est évidemment une bonne chose que l’on en parle, ça relève de la nécessité. Mais il y a là quelque chose de si systémique, de si écrasant que beaucoup sont amenés à adopter une posture plutôt passive, un peu désespérée. J’ai la conviction que la voix de l’artiste est autrement plus incitative. Avec la prise de position artistique, on se rend compte que quelque chose est possible, qu’il existe bien une puissance individuelle capable de faire la différence à grande échelle.

Vous vous positionnez donc dans une logique d’implication citoyenne ?

Complètement. Notre objectif est d’inviter à la responsabilisation de tous. Le fait est qu’il existe des moments plus ou moins propices pour faire l’effort nécessaire à l’investissement dans une cause, aussi minime que soit ce dernier. Avec Thanks For Nothing, nous aspirons à créer des contextes “féconds”, à ménager des seuils d’entrées pour que chacun puisse s’initier à l’action solidaire grâce à l’énergie et l’enthousiasme qu’impliquent les manifestations culturelles.

On espère que votre aventure a encore de beaux jours devant elle, avez-vous déjà des projets d’avenir ?

Globalement, nous souhaitons faire de Thanks For Nothing une plateforme référente en France et en Europe concernant la fédération entre acteurs de l’art contemporain et problématiques sociales au sens large : écologie, maltraitance animale, parité… En ce moment, on travaille déjà sur un We Dream Under The Same Sky II, mais également sur un symposium en collaboration avec le Cahiers des Arts sur le rapport entre arts, architecture, et philanthropie. Là, comme toujours, l’enjeu est de prouver que ces secteurs peuvent et doivent faire action commune pour faire bouger les choses. De manière générale, il nous tient particulièrement à coeur d’offrir l’opportunité, grâce à cette transversalité, de faire un premier pas vers l’engagement solidaire à une époque où le comportement de chacun détermine l’avenir de tous.

 

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