Révélé en France il y a quelque temps grâce à un solo-show très remarqué à la galerie Sémiose, Oli Epp compte aujourd’hui parmi les étoiles montantes de l’art contemporain. Avec Epiphanies, le jeune artiste londonien, né en 1994, acte l’avènement d’une peinture “post digital pop” terriblement actuelle.

Après la claque de notre visite, le compte rendu.

Des débuts incertains

On ne peut pas franchement dire qu’Oli Epp ait été d’emblée promis à la position très prometteuse qui est aujourd’hui la sienne. Diplômé d’une école londonienne – la City and Guilds of London Art School -, c’est finalement sur Instagram qu’il pose les jalons de son succès. Vite repéré, il enchaîne les expositions et cumule les prix à partir de 2015 grâce à des oeuvres familières tracées au dessin vectoriel, qu’il peint ensuite à l’huile, à l’aérosol ou à l’acrylique.

Les toiles d’Oli Epp de 2016, que l’on pourrait faire correspondre à une “période beige”, représentent majoritairement des parties de corps humain dans un style très schématique tendant vers l’abstraction. Sur de larges aplats de couleur chair, seuls quelques éléments (réalistes, pop, mystiques) permettent de dire de telle peinture qu’elle désigne une poitrine ou bien une face. Plus encore, ces détails symboliques renvoient parfois directement à des personnalités bien connues tel Donald Trump et ses inénarrables cheveux-spaghetti.

L’esthétique post digital pop

En 2017, nous retrouvons portée à un tout autre niveau cette savante économie du détail aux références hétéroclites. Pour l’exposition de son école A Desperate State of Affaires, Oli Epp troque le presque-monochrome pour des compositions plus colorées, plus complexes, plus réfléchies.

S’érige dans cette expo une série de figures et de portraits, qu’on serait bien tenté de qualifier “d’humain” par isomorphie, malgré une apparence faisant surtout penser aux “monsieur patates” de nos enfances. Ces corps informes sont tous affairés et s’ancrent dans notre contemporanéité grâce à une sémiotique visuelle bien précise : celle de la publicité.

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Oli Epp se joue ouvertement de la puissance évocatrice de ces petits logos, qui sont aujourd’hui les constituants obligés de nos quotidiens : arrêts de bus, vêtements, emballages, advertising Internet…

Qu’ont  encore les personnages d’Oli de proprement humain ? Bien peu de choses en réalité. Une posture, quelques marques et des gestes codifiés. Quoi de plus rituel au XXIème siècle que l’ouverture d’une bouteille de Coca-Cola ? Le mouvement, la sensation, le bruit, tout cela a mille fois été ressassé et stylisé par une stratégie marketing plus que centenaire.

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Cette étude caustique de l’humanité à l’ère du numérique, Oli Epp la poursuit brillamment avec l’exposition Epiphanies. Cette fois, le jeune peintre se focalise un peu moins sur l’aspect “logorisé” de nos vies pour mieux se concentrer sur l’illustration de “scènes de genre”. Seuls dans leur cadre et comme prêts à le faire imploser, les personnages d’Oli s’occupent et nous ignorent suprêmement. Tous ont semble-t-il mieux à faire que de nous remarquer, qu’il s’agisse d’un moment de détente à la piscine, d’un traitement du visage à base de masque peel off et de concombre ou d’une dégustation de frites dans un fast-food.

À partir de 2017, on est frappé par l’absence totale de figuration d’organes sensoriels (autrefois suggérés par des points ou des objets). Ceux-ci sont en fait remplacés par des artefacts, qu’il s’agisse d’écouteurs Iphone ou de lunettes de bain. Ce faisant, Oli Epp problématise les spécificités de la condition humaine dans l’ère du capitalisme tardif. Ses avatars sont littéralement dépourvus de tout, sauf des atours chéris du consumérisme moderne.

Privés de bouches et de yeux, les personnages d’Oli sont bien incapables d’échanger avec leurs pairs. Ils se trouvent brutalement renvoyés à l’impossibilité pure et simple de la communication. Le seul moyen, dont ils disposent encore pour exister, doit passer par le biais des objets de consommation et, par extension, du logo.

En “zoomant” le sujet de ses peintures sur des scènes de vies de ce type, Oli Epp leur donne un caractère d’importance  n’étant évidemment pas indemne d’ironie. Bien piteuse majesté, en effet, que celle du personnage en charlotte qui se retrouve sur une table d’opération de dentiste pour déterminer le nouveau coloris de sa molaire.

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Après le rire, la critique

C’est donc avec un sourire en coin que l’on observe les affaires en gros plan de ces figures ahuries aux couleurs si joviales, si numériques. Qu’on ne s’y trompe toutefois pas. Ce que montre Oli Epp, ce ne sont pas des étrangers cantonnés au rôle de bouffon, mais nos propres caricatures. Et c’est là qu’est toute la puissance réflexive de ce travail : derrière l’apparente légèreté de l’oeuvre s’annonce le temps de l’identification aux personnages, de l’attachement et de la prise de conscience, pourquoi pas.

Si Oli Epp a appelé son exposition à Sémiose Epiphanies, c’est sans doute, outre le jeu de mots – lisez (H)Oli Epp(iphanie) -, pour mieux souligner le piteux de notre nouveau sacré. Près d’un siècle et demi après que Nietzsche ait proclamé la mort de Dieu, quelle actualité pour le sanctifié ? Par ses choix figuratifs, Oli Epp prend résolument acte d’un nouveau prosélytismecelui de la consommation et de la culture du Moi à l’ère des réseaux sociaux.

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La démarche d’Olie qui fige, cristallise et densifie un panel d’actions éminemment banales, n’est d’ailleurs pas sans rappeler le travail du célèbre sémiologue Roland Barthes. Dans ses Mythologies, le structuraliste français prenait pour objet d’étude des éléments habituellement jugés “ingrats” par l’académisme comme la lessive Omo ou bien la Citroën DS. Roland Barthes cherchait alors à décortiquer à l’aide d’analyses très fleuries toute une imagerie de la France des années 50 pour mieux subvertir le mythe qui l’entourait.

Cet aspect critique présente certains points de similitude avec le travail d’Oli Epp qui, tout en s’inscrivant dans la ligne droite de l’héritage plus ou moins contestataire du pop art puis du net art, offre ici une approche originale de la dénonciation des dérives postmodernes. Avec humour, Oli révèle le ridicule d’une gestuelle précise (tremper ses frites dans des pots de sauces, se brosser les dents jusqu’au gosier) par une peinture volontairement sulfurique.

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Avec ses compositions épurées, ses couleurs acidulées et son infaillible planéité, l’oeuvre d’Oli Epp est reconnaissable entre mille. Efficace, corrosive, critique, sa peinture est tout cela et bien plus encore. Elle est “post digital pop”.

C’est tout du moins ainsi qu’Oli Epp l’a baptisée. Certains pourraient bien sûr crier à l’excès de confiance, discerner là un premier pas vers l’orgueil haïssable de l’artiste se croyant prodige. Mais il faut plutôt y voir une volonté de proposer quelque chose de neuf qui soit capable d’être en phase avec notre époque. Car c’est seulement en passant par cette synchronisation que l’oeuvre d’Oli pourra prétendre à dire le vrai sur notre environnement actuel et donc à le critiquer avec justesse.

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Avec Epiphanies, Oli Epp est peut-être parvenu à un certain seuil d’accomplissement, dont on pouvait déjà voir les prémices dans des travaux de 2016. Les créatures exposées, à la fois pathétiques et criantes de vérité, désignent avec force (mais non sans tendresse) le vide laissé par le sillon du sacré pour mieux souligner la superficialité de ses substituts contemporains. En bref, Oli Epp c’est un peu une main de fer dans un gant de velours. Et on en redemande, forcément.

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Oli Epp prépare actuellement une exposition à la Richard Heller Gallery, LA, USA

Pour plus de visuels, rendez-vous sur son Instagram

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