Ouassila Arras, Le jeu des territoires

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A l’occasion de Plein Jeu #2 au FRAC Champagne-Ardenne

C’est d’un étrange décor dont le FRAC Champagne Ardenne s’est paré depuis le 24 janvier. Pour la seconde édition de l’exposition Plein Jeu, l’institution présente le travail de jeunes artistes, pour certains fraîchement diplômés. Une fraîcheur pour le moins imposante, car l’espace d’exposition est à moitié occupé par deux installations monumentales de Ouassila Arras. L’oeuvre de la jeune artiste est imprégnée des histoires de famille qu’on lui conte depuis petite. Entre la France et l’Algérie, elle se pare d’une réflexion autour des questions de territoire, d’identité, de famille, donnant à voir les marques d’un passé raconté, vécu et imaginé depuis l’enfance.

PLEIN JEU #2 – Frac Champagne-Ardenne
PLEIN JEU #2 – Frac Champagne-Ardenne

Ce passé, l’artiste le creuse dans Photos de famille, cette mer incertaine de tapis qui jonche l’entrée du FRAC, forçant une arrivée mouvementée et à tâtons dans l’espace d’exposition. Après avoir visité des ateliers de tissage algérien et souhaité reprendre le travail de jeunesse de sa mère en tissant manuellement un tapis à partir de laine de mouton, Ouassila Arras a voulu traverser la déconstruction dans l’apprentissage et la connaissance de son histoire. Comme on explore les mémoires d’une famille à travers l’album photo, elle s’est mise à dénouer progressivement les nœuds colorés, imprégnés du souvenir des intérieurs algériens traditionnellement couverts de ces parures chaleureuses. Elle fragilise donc cet objet si solide et pérenne en même temps que la sécurité de déplacement dans l’espace à peine foulé. Une fragilité qui incarne celle d’une identité, d’une place à trouver, celle d’une nationalité errant entre deux pays. Les œuvres de l’artiste, ni complètement algérienne, ni complètement française, lui permettent de questionner cette quête identitaire qui lui colle à la peau.

PLEIN JEU #2 – Frac Champagne-Ardenne
PLEIN JEU #2 – Frac Champagne-Ardenne

Froide, lointaine, ne laissant passer aucune lumière. C’est une frontière qui poursuit l’histoire de Plein Jeu. Une frontière matérielle, un mur que l’artiste a construit et déplacé seule, une fois par jour pendant les dix jours de montage, jusqu’à ce que les limites temporelles, spatiales et de sécurité stoppent son avancée. Pour Déplacement, l’artiste est partie d’un voyage. À l’issue d’un séjour de quatre mois dans le southside de Chicago, elle a ressenti le besoin de matérialiser les barricades à la fois physiques et immatérielles régissant la vie sociale, en particulier dans les quartiers défavorisés, exclus malgré eux dans un communautarisme forcé.

Dans cet assemblage de henné, de plastique et de béton, s’entremêlent des images mentales, des souvenirs. Celui des murs inachevés du paysage algérien, implantés mais précaires, en attente. Celui, dans ces murs, des trous rebouchés par les sacs plastiques que l’artiste récupère, et qui eux mêmes ont subi un déplacement de l’Afrique à l’Europe. Le savoir-faire féminin de la préparation du henné, enseigné par sa mère, rencontre celui plus masculin de l’ouvrier, le métier de son père. Une façon pour l’artiste de s’opposer aux stigmates et clichés auxquels elle a pu se confronter, seule, dans un effort de construction qu’on retrouve dans celui qu’a nécessité ce mur. A l’image de cette lutte identitaire, l’effort s’est fait intense, physique, répétitif. En en parlant, Ouassila Arras se souvient d’un spectacle de Mithkal Alzghair en 2016 au Théâtre de la Ville, à Paris (1). Chorégraphe syrien, il questionne par la danse le patrimoine syrien et l’expérience de l’exil dans une performance silencieuse, transpirante, intense, presque douloureuse. Ou encore d’Ursula Biemann, vidéaste suisse explorant en un film poignant l’atmosphère d’attente et de torpeur qui règne à la frontière Mexique – USA (2). En Algérie, il semble que l’on s’éloigne de plus en plus d’une simple ligne sur les cartes. En s’approchant du Maroc, ce sont des trafics d’alcool et de pétrole que l’artiste a découvert, et le projet d’une tranchée de centaines de kilomètres fait écho à un certain mur prévu de l’autre côté de l’Atlantique… Dans cette exposition, l’artiste transmet avec brio cette sensation que nous vivons dans une époque de précarité sociale et politique dans laquelle, malgré la montée toujours plus forte d’une culture de masse, les écarts sociaux se creusent, littéralement.

(1) Déplacement est un spectacle composé en deux parties : un solo, crée en mars 2015 et un trio, présenté en mars 2016.

(2) Performing the Border, Ursula Biemann, Switzerland/Mexico, 1999, 42′

Texte Andrea Le Guellec


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