À l’occasion de la 3ème édition de la foire d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique, AKAA, qui s’est tenue du 9 au 11 novembre 2018 au Carreau du Temple, nous avons rencontré Victoria Mann, sa fondatrice.

Comment est venue l’idée de créer la foire AKAA?

J’ai toujours été passionnée d’art contemporain et d’Afrique. J’ai démarré ma carrière et mon cursus professionnel dans les musées. J’ai commencé mes études aux États-Unis, où j’ai étudié l’histoire de l’art et notamment l’histoire de l’art africain sous l’aile d’un professeur qui m’a transmis sa passion, son savoir. J’ai décroché mon premier poste au Metropolitan Museum à New York puis je suis rentrée en France en 2010, où j’ai fait un master à l’École du Louvre en spécialité histoire de l’art / Afrique. J’ai principalement travaillé sur les modernes africains, particulièrement à Madagascar et au Congo, j’étais donc déjà dans ce mouvement d’art moderne qui arrive au contemporain.

Et puis, l’art contemporain c’est ma deuxième passion. J’écume les foires, les musées, les centres d’art et les galeries depuis très très jeune. A un moment donné, j’ai eu l’idée de créer ma propre galerie d’art contemporain d’Afrique. Comme j’avais une expérience assez muséale jusqu’ici, j’ai décidé de travailler dans une galerie pour apprendre le marché de l’art. C’est en travaillant pour la galerie Pace, pour laquelle je me suis beaucoup occupée des foires, que je me suis dit :” Non il ne faut pas ouvrir une galerie de plus à Paris, il faut créer une plateforme qui n’existe pas”. C’est comme ça que l’idée d’AKAA est née.

 

Vous ne parlez pas d’art contemporain africain mais d’art contemporain d’Afrique. Pourquoi cette nuance ?

Parce que le plus important dans ma démarche et pour toute l’équipe qui m’accompagne, c’est justement de ne pas en faire une histoire de géographie ou de frontière. Un artiste n’est pas défini par sa géographie, ni par sa nationalité, mais par son travail, par ses inspirations et par les mondes qui l’entourent. Donc, créer une foire d’art africain c’est extrêmement réducteur. Réducteur, d’abord, pour les artistes du continent. Est-ce qu’ils sont africains avant d’être artistes ? Et c’est aussi réducteur pour tous les autres. Est-ce que cela veut dire qu’on n’a pas le droit de s’intéresser à l’Afrique si on n’est pas africain ? Pour moi tout ça était très problématique. J’ai donc choisi d’éliminer l’adjectif du mot africain de mon langage et de celui de toute mon équipe. Je veux qu’on parle d’art contemporain d’Afrique. Parce que dès qu’on met le “d” apostrophe d’Afrique et qu’on met un “s” à la fin de ce mot alors ça ouvre toutes les possibilités.

Par ailleurs, africain ne veut rien dire car l’Afrique n’est pas un pays, c’est un continent. Et on ne peut pas mettre l’Afrique du Sud, le Maroc, le Nigéria, le Brésil, Cuba ou les États-Unis dans le même panier. Ce n’est pas possible. Nous, ce qui nous intéresse, c’est l’histoire qu’ont les artistes à raconter par rapport à ce continent. C’est le lien qu’ils y revendiquent. Que ce soit à travers le biais du travail, d’une nationalité, d’une identité, d’une collaboration, d’un voyage, ou d’une résidence. Tout artiste a donc sa place ici. Justement, on a des artistes français, italiens, coréens, brésiliens, argentins… Plus ça va aller, plus on va grandir, plus on aura cette diversité qui est formidable. Et d’ailleurs, en allant plus loin, nulle part sur notre communication, vous ne verrez écrit foire d’art contemporain africain. C’est une foire d’art contemporain. Point.

AKAA est donc une foire ciblée qui propose uniquement de l’art contemporain centré sur l’Afrique. Quelle est la place de ce marché en France?

Il est en construction. On est encore sur de la découverte pour le public parisien. Ce qui, finalement, est assez excitant puisqu’on va aller chercher la corde première, selon moi, du collectionneur qui est de dénicher, d’avoir un oeil, de repérer. D’ailleurs, les grands artistes contemporains ont été repérés pour la plupart par des collectionneurs. On fait donc appel à cette corde là.

On est un acteur parmi tant d’autres parce qu’ un marché ça se construit aussi avec les galeries. À la fois d’Europe, des États-Unis et du continent. Ça se construit avec les partenaires institutionnels, les centres d’art et les résidences. Tout cet écosystème contribue à mettre en lumière ce marché. On a beaucoup entendu “Et si c’était un effet de mode” en 2017 avec tous ces événements sur l’Afrique. Mais non, c’est de l’art contemporain. Ça ne va pas disparaître. Tous les ans, il y aura de nouveaux artistes et ceux déjà établis continueront à créer. Et nous, de par le fait qu’on décloisonne complètement, notre plateforme est vouée à se renouveler d’année en année.

Quels étaient les temps fort de cette 3ème édition?

Ce qui était important pour cette 3ème édition, ce n’est pas une thématique, c’est une évolution. C’est quelque chose qui va continuer au fur et à mesure des éditions. Ce sont ces ouvertures sur les axes Sud – Sud. Justement, on fait ça à Paris qui a une histoire forte avec l’Afrique, souvent bourrée de polémiques, de clichés, de discours que l’on est un peu fatigué d’entendre. Finalement, c’est un rapport qui est très vertical, qui est construit par rapport au Nord. Le Sud existe en relation à ce Nord. Ce qui nous a paru intéressant, c’est d’interpeller notre public et de lui dire “Et si on regardait l’axe Sud -Sud”. Et si l’on redessinait une carte de l’art contemporain avec au centre non pas les États-Unis et l’Europe mais l’Afrique ? Et si l’on regardait tous les échanges, les dialogues, les passages, les regards croisés avec les autres régions du sud et bien évidemment aussi celles du Nord ? L’idée est qu’il ne faut pas écarter ces dernières mais tenter de mettre en province le Nord par rapport à ce nouveau centre.

Cet axe Sud-Sud rentre encore plus dans cette dynamique et notre idée de décloisonner, de ne pas avoir de critères de géographies ou de nationalités mais de regarder des nouveaux passages auxquels on ne s’attendait pas. J’adore l’idée qu’à AKAA, on  trouve des artistes coréens, indiens, argentins, brésiliens. Par exemple, l’installation monumentale cette année, c’est Susana Pillar. Elle est cubaine et travaille sur les flux migratoires au sein de sa famille qui est originaire de Chine et du Nigeria.

On n’est donc pas sur quelque chose qui est figé par des frontières. Surtout dans un moment qui est hyper paradoxale puisque d’un côté, au niveau politique, tout semble se fermer, se resserrer et s’enfermer et, côté communication, il n’y a plus aucune frontière. On a accès à tout, on communique avec tout le monde, on est au courant de tout, tout le temps. On est donc à un moment qui est très compliqué pour l’être humain, ayant besoin de catégoriser tout le temps et étant dans tout et son contraire.

 

D’autant plus à un moment où ces pays du Nord ferment leurs frontières…

Bien sûr. On a encore des artistes qui devaient être là et qui ne le  sont pas parce qu’ils n’ont pas eu leur visa. Ça existe. Alors qu’ils sont invités pour des raisons professionnelles. C’est une réalité que l’on doit gérer. Et d’ailleurs, j’ai toujours cru et pensé que l’art était un vrai vecteur de bataille contre ces tensions en politique.

 

Y-a-t-il un impact sur la scène artistique en Afrique ? Comment AKAA contribue-t-elle à cette scène artistique ?

On apporte Paris. Une capitale mondiale de l’art. Paris c’est un écrin. Paris c’est un prestige. Paris fait rêver. C’est aussi une infrastructure artistique, non seulement encrée et solide, mais existant depuis des dizaines et des centaines d’années. Voilà ce qu’on apporte. Mais tout cela n’aurait pas autant d’impact et de puissance, si ce qui se passait ailleurs n’existait pas. Le fait que des fondations s’ouvrent sur le continent, le fait que des foires se montent, le fait que des marchés solides et ancrés comme le marché Sud africain, se tournent vers le Nord et vers ce panafricanisme (alors qu’il était avant très renfermé sur lui-même), le fait qu’on fasse tous partie d’un écosystème et qu’au sein de cet écosystème chacun ait sa place et son rôle, ça renforce tout le monde finalement. Aujourd’hui, on est sur notre 3ème édition, on grandit et on est plus fort mais on n’est pas arrivé là tout seul.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre programme AKAA Underground ?

AKAA Underground a été créé l’année dernière. Il s’agit d’un laboratoire de pratiques et de pensées. Toutes nos conversations, conférences et programmations musicales ont eu lieu là-bas cette année. On l’a pensé comme un lieu d’échange et de dialogue. Un lieu qui apporte les clés de compréhension de ces scènes artistiques à travers la rencontre d’artistes et de professionnels du monde de l’art. Cela nous permet ainsi de présenter des projets qui ne sont pas des galeries. Notamment avec des cartes blanches données aux artistes ou l’accueil de structures qui créent des multiples appartenant aussi à ce paysage artistique.

 

(crédit images AKAA)

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