Dans une époque de melting pot, où le syncrétisme culturel conduit souvent à l’acculturation pure et dure, Rina Banerjee, artiste plasticienne d’origine indienne, axe sa pratique sur l’étude de l’identité et des mutations sociétales.

Avec Native Naked, la galerie Nathalie Obadia se transforme jusqu’au 27 octobre en une hétérotopie jonchée de reliques en tous genres. Ici, les collages, toiles et sculptures sont autant de contes fantastiques et de récits mythologiques visant à interroger, par leur puissance évocatrice, le caractère acquis de nos différents paradigmes maritaux.

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Née à Calcutta en 1963, Rina Banerjee émigre rapidement vers l’Angleterre puis aux États-Unis.. C’est de cette expérience de la déterriolisation que naît le souci permanent de Rina Banerjee pour les transformations et interférences culturelles.

Dans le cadre de cette exposition, c’est très précisément la thématique du mariage qui est abordée. Un champ large s’il en est, puisque les régimes matrimoniaux font partie des mécanismes sociaux les plus universellement codifiés. La tranquillité du corps social devant passer par la conventionnalisation des unions intersexes, les anthropologues ont tôt fait du mariage un sujet d’étude particulièrement privilégié en raison de son caractère à la fois fondamental et transversal.

Comme l’ont très largement prouvé des auteurs tels que Claude Levi-Strauss en son temps et plus récemment Gayle Rubin, ces systèmes d’union constituaient ipso facto des échanges, entre hommes, d’un bien social : la femme. C’est pourquoi faire l’histoire du mariage, c’est aussi en grande partie faire l’histoire de l’oppression des femmes à travers les âges et les territoires.

Aujourd’hui encore, la version “romantisée” de la cérémonie de mariage, entendue comme consécration consentie d’un amour réciproque, demeure l’apanage de certaines cultures. Le mariage d’intérêt, forcé et contraint, ne relève absolument pas d’un âge immémorable et ténébreux – il est d’une actualité criante. Que ce soit suite à un viol, ou bien pour des raisons économiques et traditionnelles, chaque année le nombre de femmes et filles mariées de force se compte, selon les chiffres de l’UNESCO, à plus de 12 millions par an.

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Ainsi, s’il est vrai qu’au premier abord l’univers de Rina Banerjee a quelque chose d’éminemment onirique, on aurait bien tort d’assimiler cette esthétique à une ingénuité un peu crétine, un peu béate devant l’idéal marital. Dans une espèce de flash halluciné, Rina Banerjee donne plutôt à voir l’ambiguïté du mariage en tant que phénomène social problématique : outil commercial relevant de l’industrie, passage abrupt du statut de fille à celui de femme, unique cadre “légitime” de la maternité.

La fabuleuse complexité des peintures, collages et installations de Native Naked expriment par analogie la confusion entourant l’idée du mariage, entre idéal sirupeux propre à l’enfance et rugosité du réel. En effet, l’extrême délicatesse des matériaux mobilisés (broderies de sequins, coquillages, plumages…) est bien souvent accompagnée de contrepoints, notamment de cornes animales rappelant quant à elles, au-delà de leur silhouette évidemment phallique, la violence générale qu’implique l’union maritale dans certaines communautés.

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Les titres des différentes oeuvres sont souvent composés à la manière de courts poèmes en prose – mais certains y entendront plutôt un chant ou bien une prière, au choix. Tantôt ils narrent les folles espérances des premières sensualités ou le poids des contraintes, tantôt ils rapportent l’histoire d’une féminité “naturelle”, exquise et indemne des cruelles sophistications de l’Histoire faisant de l’humain un banal matériel de troc.

“Kiss me blind, kiss me nice, make me shine, shower me in rice, raise me above my price, steal me, deliver me, bring me home to criss cross waters line, make me in pieces, shape me like mountains, but never, never take me out of country or origin”

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Avec une délicatesse troublante, peuplée de figures tribales et de couleurs du vif des épices de son pays d’origine, Rina Banerjee rappelle le fantasme et raconte l’origine pour mieux problématiser notre contemporanéité. Pour cause, l’ascendant indéniable de l’imaginaire “courtois”  du mariage sur nos visions occidentales ne doit, à aucun prix, nous faire oublier qu’il s’agit du résultat spécifique d’une élaboration culturelle séculaire. Le mariage demeure radicalement divers, profondément protéiforme. Une lecture hâtive des pratiques d’autres pays, d’autres continents, se rendrait assurément coupable d’ethnocentrisme : dans ce cas, comme souvent, la pluralité n’est pas en soi un problème.

Tout le travail de Rina Banerjee souligne cette complexité des perspectives multi-culturelles, de la croisée des us et coutumes. Avec ses fragrances, son imposante luxuriance et ses tendres fantaisies, les oeuvres de l’artiste appellent résolument au relativisme. C’est donc avec un oeil critique mais averti qu’il convient d’aborder l’actualité des régimes matrimoniaux.

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© Rina Banerjee et Galerie Nathalie Obadia Paris-Bruxelles, Bertrand Huet / tutti image

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