La collaboration artistique n’est pas une mince affaire. Pour qu’elle affleure, s’organise et aboutisse, il faut bien des choses. Des intérêts communs, bien sûr. Des discussions et de la persévérance, évidemment. Mais aussi ce “je-ne-sais-quoi”, une sorte d’alchimie qui fait que 1+1 n’est pas égal à 2, mais à 3. L’idée n’étant pas d’opérer une simple hybridation esthétique, mais bien de faire émerger une forme inédite. Quelque chose d’imprévisible, d’indéterminé – bref, d’étonnant, et ce en premier lieu pour les artistes eux-même.

Les exemples de ce type ne sont pas légions dans l’histoire de l’art, loin s’en faut. De visite à la foire AKAA qui se tenait le week-end dernier, nous avons eu l’opportunité de découvrir une de ces collaborations aux allures d’évidence tant elles frappent par leurs harmonies. C’est de la série photographique Unleashed signée Roger Ballen et Hans Lemmen, dont il est ici question. Un ensemble de créations inquiétantes, torturées, et d’une bestialité souvent délétère. Des œuvres pleines du chaos de la condition humaine.

Mais avant d’en dire davantage sur ces travaux précis, détour obligé par les carrières et approches respectives des deux artistes.

Unleashed-virtute (2)Roger Ballen, de l’investigation au délire

Né dans la grande New York en 1950, celui, qui deviendra vite l’une des figures incontournables de la photographie plasticienne, émigre tôt vers les terres d’Afrique du Sud. Il y vit et travaille pendant près de trente ans. Souvent muni de son appareil, Roger Ballen photographie paysages, maisons et habitants croisés au détour des routes. Ces photos, d’un noir et blanc systématique, datent globalement des années 1980, et sont regroupées dans l’ouvrage Dorps.

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Cette veine documentaliste se poursuit dans des séries de portraits composant Platteland. C’est dans l’intimité des foyers qu’on y croise des gueules patibulaires, des figures candides et des duos effarants. Les années 1990 sont celles de la focalisation sur l’humain au service d’une critique sociale du régime en place et des rejetons du suprématisme blanc.

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S’opère alors un tournant dans l’œuvre de Roger Ballen. Le style documentaire est abandonné au profit d’une démarche artistique plus hallucinée mobilisant à même la photographie, la peinture, le dessin et le collage. Des modèles solitaires, humains ou animaux, se trouvent au centre d’un théâtre qui se présente souvent comme une plongée aussi périlleuse que fascinante dans les affres de la psyché humaine.

C’est une véritable poétique du glauque qui s’y déploie. Et au même moment où l’image interpelle, quelque chose dérange. S’agit-il des corps suppliciés, de la bête monstrueuse ou bien simplement du silence, terrible et impérieux ? Tout cela certainement, mais aussi une certaine crudité dans l’approche de Roger Ballen. En effet, malgré ce qu’ils ont de fantasmagorie complexe, ces clichés ne versent jamais dans l’excès de détails. Les œuvres sont d’autant plus frappantes qu’elles n’ont pas besoin d’en “faire trop”, leur simplicité ayant définitivement force d’éloquence.

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Hans Lemmen, le souci animal

De son côté, c’est en Europe et plus précisément aux Pays-Bas, que grandit Hans Lemmen. Très vite, il s’empare des problématiques contemporaines liées à l’impact de l’humain envers le reste de la communauté animale et de l’environnement en général.

Sculpteur, il est avant tout connu pour ses dessins, dont la finesse des lignes rappelle parfois la tradition de l’estampe japonaise tandis que la force du motif renvoie, quant à elle, aux premières peintures rupestres. Ces œuvres sont souvent béantes sur l’extérieur, ouvertes vers l’horizon de cadres champêtres. Tantôt, on y voit des animaux parader dans une espèce de félicité immémoriale, tantôt c’est l’inconsolable solitude de l’humain qui est représentée.

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De fait, Hans Lemmen ne souhaite guère parler de telle ou telle actualité. Il s’agit plutôt de développer une approche élargie qui porterait sur la place fondamentale de l’homme au sein de son écosystème.

Sans doute, l’humain n’est pas un animal comme les autres. D’un point de vue strictement corporel, son cerveau est, comparativement à sa taille, particulièrement lourd. Et c’est à peu près tout. Détail extraordinaire pourtant, puisque c’est ce qui rendit possible les multiples évolutions technologiques, dont notre environnement a été, et aujourd’hui plus que jamais, la victime collatérale.

“Du point de vue des autres animaux, l’humain est le pire désastre possible. Une maladie fabuleuse, un virus effroyable” rappelle avec sérieux Hans Lemmen à l’AKAA lorsqu’il est interrogé sur son rapport à l’animalité.

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La rencontre

Présentée pour la première fois en 2017 au Musée de la Chasse et de la Nature, Unleashed est le patient résultat de 5 années d’échanges un peu particuliers. En effet, les deux artistes insistent : ce travail a été effectué en indépendance, sans rencontre physique, et ce notamment en raison d’une distance géographique de plusieurs milliers de kilomètres.

Ainsi, alors que Hans Lemmen crayonnait les photographies de Roger Ballen, ce dernier utilisait ses dessins pour les intégrer à de futurs clichés. Questionnés sur leurs motivations pour travailler ensemble, les deux artistes expliquent : “Nous nous sommes très vite découverts d’étonnants intérêts communs. L’un est géologue, l’autre archéologue, et tous deux souhaitions nous focaliser sur un possible inchangé de l’espèce humaine. Quelque chose de viscéral, quelque chose d’autant plus effrayant qu’il nous serait totalement inhérent. Cet élément, c’est l’animalité”.

Et effectivement, Unleashed invite régulièrement la bête pour mieux hybrider l’homme. On y voit précisément cet instant de bascule, où la pulsion guette, persévère et surgit, enfin.

Comme l’expliquait Freud dans son Malaise dans la civilisation, les sociétés humaines doivent leur développement à une série de refoulements pulsionnels. C’est ce seul mécanisme qui rend possible le “vivre-ensemble”. Toutefois, refouler n’équivaut pas à annihiler. C’est peut-être avant tout cela qu’Hans Lemmen et Roger Ballen nous rappellent, non sans cruauté d’ailleurs, à travers Unleashed. Nous demeurons et demeurerons assujettis à nos gènes animaux. Voilà l’une des grandes tragédies de l’humanité, longtemps travestie derrière toute une série d’argumentaires d’apparat. Les trames de l’Histoire sont là pour nous le rappeler : nul ne saurait prétendre s’être indéfiniment départi de la ténèbre de ses origines.

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© Artco Gallery, Roger Ballen, Hans Lemmen

Pour plus d’informations, rendez vous respectivement sur les sites d’Hans Lemmen et de Roger Ballen.