Jusqu’au 20 janvier 2019, le New Museum présente « Au Naturel », une exposition sur l’oeuvre complète de Sarah Lucas. Une artiste dont les oeuvres sont provocatrices et interrogent les notions de genre, de sexualité mais aussi d’identité.

La grande exposition de Sarah Lucas

« Au Naturel« , c’est l’expression française que reprend Sarah Lucas pour titrer une de ses œuvres. Il lui fallait des mots justes, authentiques et crus.

Se dévoiler n’est pas si facile et encore moins si la couche de maquillage luisante et graisseuse a été balayée d’un grand coup de jambe en coton. Sans artifices, ni paillettes, l’exposition sur la célèbre plasticienne offre l’immensité de tout son travail et les dénouements de sa pratique artistique.

Trois étages du New Museum ont ainsi été pris d’assaut par des objets-fantômes, des morceaux de corps et des photographies. Une installation qui éclaire mieux le visiteur sur les divers débats autour de son travail. Car ici la question du genre et du pouvoir est pleinement explorée à travers une esthétique surréaliste et absurde.

Ainsi, Sarah Lucas dénonce l’objectivation du corps de la femme dans ses premières sculptures et feuilles de journaux agrandis de 1990. Mais aussi à travers ses sculptures biométriques, avec par exemple « NUDS«  de 2009.

Autoportraits photographiques toujours. L’exposition nous présente tout de même ses nouvelles moulures – retournant encore les codes d’une sexualité normée : « This Jaguar’s  Going to Heaven«  et « VOX POP DORIS«  ( simplement une paire de bottes hautes à plateformes, coulées dans le béton)

 

©New Museum, Sarah Lucas

Sarah Lucas : Keske cé ?

Sarah Lucas a tout d’abord fait partie du groupe Young British Artist, YBA, (anciens élèves du Goldsmiths College, connus pour leur exposition « Sensation ») qui exposait à Londres à la fin des années 80. Depuis, son travail a été exposé au sein des murs de toutes les grandes institutions culturelles : la Tate Britain, la Tate Modern, ou encore le Freud Museum, mais aussi le MoMA à New York.

La plasticienne a su se faire connaitre ces trente dernières années à travers un véritable corpus, hurlant un message quasi politique, dans une provocation qui retourne les codes traditionnels du genre et de l’identité de manière plus large.

Dans les années 80, elle commence à altérer et déformer des objets de tous les jours pour s’opposer à ces normes sociales. Ses cigarettes et ses légumes constituent la nouvelle matière d’une forme humaine. D’un corps difforme. Mais la difformité attire. Et dans un ton, certes humoristique, le désir est perçu par ces fragments de corps érotiques.

Après sa découverte plus approfondie du mouvement féministe, l’artiste a eu un véritable élan d’inspiration, donnant vie à un nouveau genre de sculptures.

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©New Museum, Sarah Lucas

« Au Naturel »

Perception inversée

« Au Naturel » est tout d’abord le titre d’une célèbre œuvre de l’artiste : un matelas sale sur lequel se trouvent un concombre et deux oranges formant une forme phallique à gauche, et des melons qui forment des seins, à droite. Puis un seau : son sexe. Image onirique d’un « après l’acte ».

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©New Museum, Sarah Lucas

A travers l’exposition, nous retrouvons les figures rembourrées et androgynes de l’artiste. Des oreilles tombantes, et les jambes vêtues de bas noirs, rouges, bleus ou chairs, connues sous le nom de « Bunny« . Elles se tiennent assises sur des chaises dans des positions opposées à celles sexualisées des magazines comme Playboy. Elles sont affalées.

Dans la continuité du parcours de l’exposition se trouve aussi cette redéfinition du genre à travers les autoportraits de l’artiste. T-shirt large, jean ample, cheveux « à la garçonne », et visage – justement – au naturel. Elle prend une attitude rebelle, nonchalante et provocatrice, une cigarette aux lèvres. Sur une autre photo, on lit sur son t-shirt : « selfish in bed« . Message qui inverse encore une fois les codes sociaux : le rapport sexuel prenant souvent fin lorsque l’homme a eu un orgasme. Et ce, même si la femme non. Autre exemple : une photo d’elle avec un poisson mort sur les épaules. Référence aux photos stéréotypées de certains hommes qui exposent leur trophée de chasse. Image d’une soi-disant virilité.

Marchant à grand coup de bottines à plateformes sur l’ego de cette figure masculine, la forme phallique est le leitmotiv de toute cette exposition. L’artiste, ne se gène donc pas pour détruire les plus grands symboles, « Oh » si choyés des hommes, comme la voiture. Ici, elle se retrouve brûlée vive.

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©New Museum, Sarah Lucas

Vidée de tout romantisme, il ne s’agit que d’une exploration sexuelle. En ce cas, les copies agrandies des pages de journaux nous offrent des annonces sollicitant des faveurs pour de l’argent. Ou bien pour le plaisir. Audace : la femme peut être intéressée par un coup d’un soir. Et à cette époque, c’est un scoop.

Humour provocateur

Inspirée sans doute par le dadaïsme, est insérée dans l’exposition une vidéo de la plasticienne et son partenaire : Julian Simmon. Elle casse des œufs sur son corps pour ensuite y étaler le fluide jaunâtre sur sa peau, tout cela dans une approche tenant presque du rituel.
L’installation fait rire, tout comme l’usage excessif de la cigarette dans ses œuvres. Les mégots noirs et salis par le temps ou ceux tout neufs, encore innocents, dessinent tout de même une certaine angoisse existentielle : mais peut-être aussi un espoir ? Celui d’une reconstruction. D’une seconde naissance. D’un nouveau souffle.

Que féministe ?

Dissonance cognitive

Il est certain que le travail de Sarah Lucas est féministe. Mais l’est-t-il toujours en 2019 ? Il semble s’être arrêté dans le temps, immobilisé dans un passé face à des œuvres d’artistes plus jeunes et émergents. On ne trouve par exemple aucun signe abordant les questions de non binarité. Le féminisme punk de Sarah Lucas a donc certaines limites. Mais il est symbolique et suggestif.

En utilisant les objets du quotidien pour nous y faire percevoir autre chose, elle réveille notre imagination. Ainsi, arrivez-vous à voir à travers les deux melons, les oranges, le concombre et le seau, deux amants venant de terminer leurs ébats ? L’exposition tend vers ce questionnement sur notre conditionnement à percevoir les choses, à les associer entre elles. Prisonniers de notre dissonance cognitive.

Une introspection profonde

©New Museum, Sarah Lucas

Les corps de Lucas ne sont pas que drôles. On retrouve des allusions à la dépression comme avec la sculpture « Suicide Genetic » de 1996. Inscription sur des toilettes. Elle aborde même l’automutilation avec dans certaines sculptures, une cigarette insérée dans les fesses ou dans l’entrejambe. Elle transmet toutes ces angoisses et ces peurs communes, créant ainsi leur dédramatisation.

« Muses » de 2015 est visible dans une salle jaune du New Museum. Yoko est assise sagement, Pauline aussi. Sadie est sur des toilettes, Edith à genoux devant elle. Une cigarette est insérée dans l’orifice de chaque « muse ». 

Ses œuvres plus récentes vont plus loin dans l’introspection. Ainsi, sa série « NUDS » de sculptures est bien plus abstraite. Nous ne sommes plus dans la représentation par les organes génitaux. Nous sommes dans une suggestion du corps par ses propres fragments. Plus poétique que vulgaire.