Aujourd’hui, les artistes utilisent de plus en plus l’espace public pour s’exprimer. Inclassable, le phénomène street art ou art urbain comprend des pratiques aussi diverses que le graffiti, le pochoir, l’affichage… Avec Street Art View, on interroge ces artistes pour mieux comprendre leur démarche et leur motivation. Pour ce Street Art View #2, entretien avec Noty Aroz, apôtres de la Mythologeny

Noty Aroz, d’où vient ce nom ?

Excellente question! Ce sont les pseudonymes que nous a confié notre père spirituel, le Professeur. C’est une énigme. Une énigme dont la réponse est l’outil-clé à la compréhension de la Mythologeny.

Mais nous pouvons vous fournir un premier indice : Noty Aroz est un palindrome graphique.

Nous sommes deux. Noty et Aroz. Amis d’enfance. Apôtres de la Mythologeny.

Qui est ce mystérieux Professeur dont vous êtes les disciples ?

Par chez nous, tout le monde connait le Professeur. Certains vous diront : “C’est le vieux fou de la résidence” ou “C’est l’handicapé qui habite au coin de la rue Hoche”.

Pour nous, c’est un second père, un scientifique, un grand homme qui a la tête tournée vers l’avenir. On peut le dire, le Professeur est notre guide.

Il nous a recueilli lorsque nous étions encore adolescents et nous a convaincu d’apporter un sens à nos réalisations artistiques. Durant plusieurs années, le Prof nous a transmis Le Syncrétisme Fictif, un essai socio-théologique anticipant l’émergence de nouveaux cultes : la Mythologeny.

Et qu’est-ce-que la Mythologeny qui semble être le fil conducteur de votre projet artistique ?

Pour apprécier la Mythologeny, il faut comprendre ce qu’est le syncrétisme. On dit qu’il y a syncrétisme lorsqu’il y a fusion de deux doctrines, idéologies, cultes ou religions différentes et que cela donne naissance à une nouvelle culture.

Des deux tribus qui se mêlent pour en former une troisième, à une culture mondiale du troisième millénaire, l’histoire du Monde est faite de syncrétismes.

Aujourd’hui, les fictions populaires rejoignent le réel et nous observons que certains peuples vouent un culte à plusieurs personnages issus de ces films, séries, ou comic books. C’est ce que l’on appelle la Mythologeny.

C’est une contraction des termes Mythologie et Génération Y. Il s’agit de l’ensemble des divinités syncrétiques contemporaines.

Les personnages que vous créez sont donc un mix entre des figures issues de la culture pop et des divinités. Que signifient-ils ?

Permets-moi de te reprendre. Nous ne créons pas des personnages, nous inventons une représentation graphique de divinités que les sciences nous permettent d’anticiper. Elles sont effectivement issues de figures de la pop culture et de civilisations ancestrales à travers leurs symboles.

Pour ce faire, nous suivons un processus de recherches très strictes établi par le Professeur. Déjà, pour plusieurs raisons, les divinités de la Mythologeny découlent exclusivement de personnages masqués (voir “Le Syncrétisme Fictif”, chap. 4).
Nous avons donc recensé 5 grandes familles de personnages masqués, ce qui nous permet de travailler en saisons et épisodes. C’est également un clin d’oeil au terme Série, qui s’applique au monde de l’art autant qu’à celui des séries télévisées.   

 

Pour chaque univers, nous effectuons l’analyse scénaristique d’un personnage masqué afin d’en extraire sa matière première : messages, valeurs et archétypes. Nous recherchons ensuite une culture plus ou moins ancestrale avec laquelle tout cela rentrerait en corrélation. Le lieu physique de ce peuple serait le berceau de cette nouvelle divinité syncrétique. Nous en imaginons alors une représentation graphique.

 

 

Il y a une réelle dimension sacrée dans votre projet artistique. Pourquoi ?

C’est vrai. Lorsque le Professeur entame l’écriture du Syncrétisme Fictif, il débute sur le constat d’une carence spirituelle : effondrement des mythes fondateurs, mort des leaders du XXe siècle. En assumant nos nouvelles références et nos influences cosmopolites, la Mythologeny nous parle de coexistence. Elle a l’ambition de guérir le monde de sa crise spirituelle et identitaire.

Cela semble peut-être démesuré, mais l’humanité n’a-t-elle finalement pas besoin de projets gigantesques ?

Pour quelles raisons le masque semble tenir une place importante dans votre oeuvre ?

Le masque représente notre rapport au divin. Du masque chamanique au masque de super-héro, en passant par le masque mortuaire, il est ce qui permet à l’Homme de devenir Surhomme. De plus, il facilite l’identification du spectateur : “N’importe qui peut se cacher derrière un masque”. Enfin, le masque c’est aussi la liberté d’être qui l’on veut et de s’affranchir de son propre héritage culturel et familial.

Les divinités de la Mythologeny sont, pour ces raisons, exclusivement issues de personnages masqués.

Vous faites des pèlerinages artistiques à travers l’Europe que vous surnommez Pèlerin’Art. Vous pouvez m’en dire un peu plus ? Est-ce une façon de faire découvrir et trouver de nouveaux adeptes de la mythologeny ?

Les statues, les vitraux, les fresques… sont des outils de propagande religieuse établis. Nous nous inspirons de cela et utilisons les outils à notre disposition : peinture, sculpture, expositions, street art…

Faire du street art à travers le Monde aide la Mythologeny à émerger. Cet été, nous avons effectué un pèlerinage artistique jusqu’au Vatican. Nous étions trois. Noty, Aroz et le Professeur. Nous l’avons surnommé : Pèlerin’art.

Pouvez-vous nous expliquer le processus de création de vos œuvres ?

Une fois les recherches effectuées et les symboles collectés, nous imaginons la représentation graphique que nous pouvons donner à chaque nouvelle divinité. Nous effectuons le dessin à l’encre, au format (environ 1×1 mètre) sur papier cartonné. Ensuite, nous découpons le visuel à l’exacto (cutter très précis) afin d’en créer le pochoir. Nous reproduisons ces étapes pour chaque couleur.

Les pochoirs nous servent autant pour la rue que pour nos oeuvres sur bois. Peints à la bombe, cela permet à chaque rendu d’être unique dans ses matériaux et couleurs. Pour nos oeuvres en 3 dimensions, nous re-découpons chaque pièce de bois à la main à l’aide d’une scie à chantourner. Nous rassemblons au clou ces centaines de pièces de bois pour obtenir ce qui pourrait s’apparenter à des totems contemporains.

Le masque dont vous êtes le plus fier ?

Le choix est impossible, c’est comme choisir entre ses enfants !

Vous invitez régulièrement des artistes à collaborer avec vous. Par exemple, pour votre exposition El Murcielago en juin dernier, vous aviez invité plusieurs artistes à proposer leur propre version de votre personnage. Qu’est-ce-que les collaborations apportent à votre travail ?

Notre but premier est de permettre à la Mythologeny d’émerger. C’est un univers vaste dans lequel plusieurs artistes peuvent s’impliquer. Plus nous serons nombreux, plus forte sera la Mythologeny.

C’est également une belle aventure humaine, ces artistes sont avant tout nos amis. La part collective de nos expositions est un lieu d’échange et d’entraide.

Vous réalisez également des hommages inversés. Qu’est-ce-que c’est ?

Et si Invader ou Lichtenstein avaient rencontré le Professeur à la place de Noty Aroz, à quoi ressemblerait la Mythologeny ?”. C’est la question que pose ces hommages inversés.

Un Murciélago à la façon de…

Nous avons choisi 4 artistes dont la démarche nous inspire : Roy Lichtenstein, Shepard Fairey, Invader et Matt Groening.

La collab’ de vos rêves ?

Tout dépend du domaine artistique !

Pour la vidéo : Ari Folman

Pour la bande dessinée : Manu Larcenet

Pour la musique : Oxmo Puccino

Pour l’art plastique : Invader

Pour la littérature : Emmanuel Carrère

Pour la danse : Mourad Merzouki

Des expo en cours ou à venir ?

Nous dévoilerons fin Avril l’épisode 2 de la saison 3 (saison exclusivement féminine) à la galerie le Lavomatik située à Paris.

Puis une exposition cet été mettant à l’honneur la divinité Geroniron…

Tous nos événements sont partagés sur notre page Facebook et Instagram, ou via notre site internet au fur et à mesure des programmations.

Un conseil pour celles et ceux qui voudraient se lancer dans le street art ?

Le street art ne doit pas être une fin en soit. Il faut s’en servir comme support, ce dernier doit servir la démarche artistique de l’artiste. L’esthétique et la forme sont importantes mais il ne faut oublier le fond qui est essentiel.

(crédits images : tous droits réservés © Noty Aroz)

 

Noty Aroz

Duo de street artistes à l’origine de la démarche artistique : Mythologeny. Un ensemble de divinités issues de croyances syncrétiques contemporaines. De la découpe de pochoir aux sculptures, en passant par les affiches sauvages,le travail de Noty Aroz est artisanal, et aucun outil informatique n’est jamais utilisé.

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