Urs Fischer est un artiste plurimédia suisse à la réputation aujourd’hui bien établie. Marginal, provocant, voire anti-art, il a multiplié les expositions dans des institutions au rayonnement mondial telles le Métropolitain Museum of Art, le Centre Pompidou ou encore le Palazzo Grassi. Vue d’ensemble sur une carrière aussi irrévérencieuse qu’exceptionnelle.

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© Urs Fischer/ Galerie Eva Presenhuber/Stefan Altenburger

 

Après avoir étudié la photographie au Schule für Gestaltung de Zurich, Urs poursuit une formation au sein de l’institut Ateliers d’Amsterdam puis au Delfina Studio Trust de Londres. En 1995, il obtient son premier solo show dans une galerie suisse.

Curieux et touche-à-tout, Urs Fischer produit des collages, des dessins, des sculptures, des installations et use tour à tour du bois, du verre, de la cire et même de la nourriture.

L’art de Fischer se veut du domaine de la virevolte et de la volte-face. Selon ses propres termes, Urs fonctionne par “phases”. Ce mode opératoire se traduit par des transitions abruptes et imprévisibles : de la construction géante à la toile traditionnelle, du bronze collectivement réalisé à l’objet surréaliste.

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© Urs Fischer/Sadie Coles/Mats Nordman

Il s’agit d’une oeuvre titanesque côtoyant souvent l’absurde. La cause, potentiellement, à des affinités marquées avec les mouvements néo-dada ou l’Internationale situationniste, dont Guy Debord avait en son temps ainsi théorisé le principe : “Il s’agit de changer le monde par un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne”.

Il est parfois malaisé de percevoir une cohérence interne parmi ce foisonnement d’oeuvres si hétérogènes. Peut-être d’ailleurs vaut-il mieux ne pas chercher à forcer le sens, Urs lui-même ayant toujours rechigné à fournir des données interprétatives sur ses oeuvres. Néanmoins, une intention récurrente semble être au coeur du processus de création d’Urs : la mise en scène de la décomposition.

La preuve en quelques expositions-clés :

Bread House (Biennale de Whitney, New York, 2006)

Créée en 2004, cette installation fut exposée par Urs Fischer dans le cadre de la biennale de Whitney de 2006. De dimension 500 x 400 x 500 cm, cette oeuvre est essentiellement composée de miches de pain. Plus grande que les maisons de poupée de nos enfances et bien plus petites que les habitations d’adultes, Bread House fait immédiatement songer au conte d’Hansel et Gretel. Une manière, sans doute, de mieux plonger des spectateurs aux références communes dans un univers infantile lugubre.

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© Urs Fischer/Galerie Eva Presenhuber/Stefan Altenburger

 

Au premier abord, et conformément à la première impression des enfants imaginés par les frères Grimm, cette maison à l’arôme sucré paraît particulièrement hospitalière. Toutefois, cet a priori est vite destiné à disparaître.

Plus qu’une installation, Bread House relève en réalité de la performance. Des perroquets placés par les soins d’Urs picorent jour après jour la maison et la souillent de leur déjection. Bientôt, l’installation prend l’allure d’un espace en déréliction rongé par une nature vorace. Dans ce terreau d’inquiétude, où le silence règne, l’être humain n’est assurément plus le bienvenu.

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© Urs Fischer/ Brown’s enterprise/ Fondazione Nicola Trussardi

Ars brevis, vita longa (Biennale de Venise, 2011)

Pour cette édition de la Biennale, Urs Fischer proposa trois sculptures de cire en consomption. Originellement, les oeuvres présentées étaient : une réplique de chaise de bureau, un homme contemporain et une copie grandeur nature de l’Enlèvement des Sabines de Jean de Bologne (XVIe s). Toutefois, de ces formes réalistes, il ne restera à la fin de la biennale que de curieuses traînées de cire.

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© Urs Fischer/ Galerie Eva Presenhuber/Stefan Altenburger

 

Cette mise en scène est sans doute l’une des plus spectaculaires et des plus reconnaissables de l’oeuvre d’Urs. La lente déliquescence du matériau exprime avec force la condition putrescible du biologique et dit ici quelque chose de la finitude même des civilisations.

Après tout, c’est l’une des oeuvres les plus emblématiques de la culture italienne qui, doucement, graduellement, s’affaisse et s’effondre. D’ailleurs le témoin frontal de ce processus, l’homme de cire, lui aussi se corrompt en plein coeur de la biennale de Venise, soit l’un des rendez-vous internationaux les plus prestigieux du monde de la culture.

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© Urs Fischer/ Galerie Eva Presenhuber/Stefan Altenburger

 

L’art serait immortel ? Fantasme obsessionnel au réalisme douteux qui fut trop longtemps cultivé ; une réponse boiteuse parmi tant d’autres face à l’angoisse métaphysique de la finitude. Voilà la vérité cuisante d’Urs Fischer : le regard se perd, les gens oublient et les oeuvres sombrent.

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© Urs Fischer/ Galerie Eva Presenhuber/Stefan Altenburger

L’exposition “Mon Cher…” ( Fondation Van Gogh d’Arles, 2017)

Il n’y a pas si longtemps, Urs Fischer investissait la Fondation Van Gogh pour une exposition de grande envergure aspirant à offrir un large panorama de sa production depuis 2013. Ici, et cela a presque valeur d’exception, aucune des oeuvres ne relève de la performance destructrice. Pour autant, la thématique de la décomposition n’en demeure pas moins prégnante.

Parmi la multiplicité des oeuvres exposées, on retiendra tout particulièrement Melodrama (2013). L’une des salles de la fondation était entièrement dédiée à cette scène spectaculaire. Composés de plus de 3000 gouttelettes de bronze d’une dizaine de centimètres suspendues en l’air grâce à des fils de nylon, ces modelés semblent voltiger vers huit Vénus de bronze allongées.

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© Urs Fischer/Sadie Coles/Mats Nordman

Fait intéressant, aucune de ces sculptures n’est “terminée” puisqu’ il y manque systématiquement au moins la face. Paresse de l’artiste ? Il faut plutôt miser sur la volonté de coordonner le vertigineux du mouvement combiné des gouttes avec la statique mutilée de la Vénus.

Le tout donne une impressionnante sensation d’imminence. Une rencontre est sur le point de se réaliser dans ces îles de désolation que représentent ces sculptures en apparence bâclées -sans doute, d’ailleurs, pour prendre le contre-pied ironique d’oeuvres emblématiques de l’histoire de l’art telle la Vénus d’Urbin.

© Urs Fischer/Sadie Coles/Mats Nordman

En bref, Urs Fischer matérialise le fugace

D’inspirations diverses (Renaissance, pop art, surréalisme, dada…) et de médiums hétéroclites, Urs Fischer s’attache à l’illustration spectaculaire des assauts du temps. Que ce soit par la dégénérescence des matériaux ou la fixation du devenir, l’artiste, se disant essentiellement sculpteur, donne à voir la détérioration à l’état pur, là où d’ordinaire nous ne voyons que des nuances imperceptibles.

Avec une théâtralité ne sombrant jamais dans la grandiloquence, Urs Fischer raconte l’aventure de l’éphémère. Une thématique saisissante aux esthétiques toujours innovantes, dont on n’est pas prêt de se lasser.

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© Urs Fischer/Sadie Coles/Mats Nordman

 

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