L’enfant dessine presque dans une écriture automatique. Il rend sur papier ses folles pensées, ses cauchemars, et autres images sensorielles de son imagination débordante. Zachary Armstrong a tenté de se raccrocher à cette pureté instantanée. Celle où la honte n’existe pas. Où seul réside le désir presque animal de créer. S’exorciser.

Un artiste baigné dans l’art

Depuis l’enfance, Zachary Armstrong baigne dans l’art. Son père, George Armstrong, était professeur de sculpture et encourageait ses enfants à s’immiscer dans une pratique artistique. C’était son quotidien.

Il dédiera plus tard une de ses expositions à son père à la Galerie Tilton, nommée “George”. L’artiste reprend régulièrement une part de son passé et de son enfance dans ses projets. Il a, par exemple, créé des armatures en bois qui suivaient les lignes et les courbes des sculptures en céramique de son père. Mais surtout, il insère dans son travail des dessins d’enfants, de lui ou de son frère.

Il s’agit alors, dans son oeuvre, d’une exploration de sa personne et de ce qui l’entoure comme une découverte des coulisses de l’artiste. On comprend sa curiosité, ses expériences sur les textures, ses couleurs et autres formes de support.

Tel un enfant qui jouerait avec des crayons, un tube de colle et des pages de magazines.

©Galerie GNYP, Zachary Armstrong, 21 faces

Influences et expérimentations

Mais Zachary Armstrong ne joue pas – dans la définition traditionnelle du terme “jouer” . C’est-à-dire qu’il ne s’amuse pas sans perfectionnisme. Sans aboutir. Il réalise un véritable travail physique. Tout d’abord par les heures qu’il passe sur ses oeuvres, mais également à travers un travail plus intérieur, dans ses interrogations et ses recherches sans fin. Il est continuellement dans un questionnement artistique.

Il a de l’ambition. il veut impressionner, et surtout, il veut travailler.

“Je travaille tous les jours, au moins 10 heures par jour… Et c’est tout ce que je fais, c’est tout ce que je veux faire. Ici [à New York], vous pouvez être distrait, faire une course et la moitié de votre journée est passée. Mais là, vous pouvez littéralement vous concentrer. J’aime ça ; je me lève et vais au travail. C’est mon processus de travail “

Artnet news

Dans une profonde nostalgie, Zachary Armstrong aborde la jeunesse et tous les symboles qui s’y raccrochent. L’artiste vit même dans sa ville natale de Dayton dans l’Ohio. Il s’est beaucoup attaché à cette mélancolie de l’enfance, mais son travail reste assez “incohérent” stylistiquement. Il s’essaye à beaucoup de choses et se lance des défis. Ainsi, même si, comme il le dit lui même, il est “plus peintre que tous les artistes”, il réalise aussi des sculptures avec une véritable passion pour la matière.

Dans son exposition à la Galerie Tilton, il réalisa une série de sculptures de verre, de fils métalliques et recouvertes de plâtre, dans un souhait de toucher aux meduims de l’histoire de l’art.  Il utilise aussi la technique de l’encaustique, une préparation à base de cire comme liant ( des artistes du XX ème siècle comme Pollock l’employaient beaucoup). Ce mélange rappelle alors l’utilisation par les peintres (surtout avant le XVI ème siècle) de la tempéra, un mélange d’oeuf constituant un liant entre les pigments. Botticelli en faisait l’usage.


©Galerie GNYP, Zachary Armstrong, Krown for Keith

Ichthus : le poisson comme nouveau langage

L’artiste  insère tout de même un leitmotiv dans son oeuvre : le poisson. Symbole d’une iconographie religieuse, le poisson chez l’artiste s’est révélé lorsqu’il dessinait de multiples portraits. Ainsi, dans son exposition chez Tilton, il a réalisé un banc de poissons dans le bois pour chaque ornement des portes de la galerie. Un hommage à Jack Tilton, récemment décédé, à qui il en avait donné un.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, puisque Tilton avait reçu un cadeau identique de l’artiste Betty Parsons. Une attention particulière, ce dernier lui expliquant que placer un poisson au dessus de sa porte, protégeait sa maison du feu.

Dans un souci d’abstraction, Zachary isole les caractéristiques de son exploration personnelle. Comme une base pour développer et comprendre les divers formes psychologiques et sociologiques d’une structure, qui lui est intérieure. Ainsi, il répète ses ouvrages, un peu comme le ferait Andy Warhol avec son sérialisme. Il en extirpe quelque chose de différent. Il fatigue l’image et son lieu commun, la vidant de son ethos. A force de répétitions, elle propose de la nouveauté et exploite toute l’imagination de l’artiste.

Il retrouve ainsi cette capacité qu’il avait lorsqu’il était enfant. Celle où il n’y a pas d’entrave à la créativité, où l’on ne s’interroge pas non plus sur le regard d’autrui.

L’oeuvre de Zachary Armstrong est un véritable langage à elle toute seule.

Dans son exposition à Tilton, par sa forme et cette poétique de l’espace, on retrouve un portait de lui, enfant, par son frère, qui sera le véritable signe de tout son projet, superposé dans ses oeuvres. On découvre aussi des dessins qu’il réalisait étant enfant : de gigantesques monstres. Ou encore des motifs de dinosaures. Nous transportant dans les années 80, où ces figures étaient courantes sur le papier peint des enfants.

Il interroge donc les symboles universels en les détournant, mais aussi ceux plus personnels, en les rendant, eux, universels.

Mais cela n’a pas toujours été facile. Zachary Armstrong explique lui-même qu’il peignait depuis bien longtemps, et que lorsque son oeuvre est devenue célèbre, il a ressenti une sorte d’humiliation. Pour autant, il n’a jamais changé sa pratique de travail.

©Galerie GNYP, Zachary Armstrong, Triple Face Fish

Enfermé pour être plus libre

Son projet rappelle celui de Jean Dubuffet. Dans cet art brut.

Jean Dubuffet réunissait les oeuvres de malades mentaux et de marginaux . Le but : découvrir l’art hors de son aspect conventionnel et professionnel. Il expliquait que les prisonniers ou les psychotiques vivent, de manière différente, dans une bulle, un autre monde, retiré de tous. Cela leur permet donc de créer sans jugement. Un travail intéressant, puisqu’il revèle que la personne enfermée est paradoxalement plus libre artistiquement.

Ainsi Dubuffet été attiré par cette liberté créative , comme Zachary l’est pour l’art non professionnel chez l’enfant. Mais plus que cela, il se retire lui aussi des carcans de la norme, en habitant loin de New York (ville des artistes), l’aidant ainsi à ne pas troubler son jugement.

Noah-White-Painting-zachary-armstrong-virtute
©Galerie GNYP, Zachary Armstrong, Noah White Painting

GNYP Galerie

Pour sa première exposition personnelle à la GNYP galerie, le visiteur se perd dans les méandres de l’imagination infinie de l’artiste. Surréaliste, figuratif parfois, symbolique d’autres fois, abstrait : son projet offre un panel de son univers. Les dessins d’enfants aux visages monstrueux et absurdes prennent vie, leur “sourire poisson” semble s’élargir et les couleurs s’échapper des toiles. Ils s’intègrent dans le monde des adultes à présent.

Outre le collage de “21 faces”, on retrouve dans ses oeuvres un aspect artisanal, presque tribal de l’utilisation des motifs.  On peut tout de suite deviner qu’il utilise des outils de sculpture ou de poterie pour créer cette matière. Par exemple, les ornementations rappellent des bijoux artisanaux dans “Crown for Keith”.  Dans “Triple face Fish”, les traits fragiles et distordus se rapprochent des corps meurtris de Egon Schiele (qui avait, tout comme Dubuffet, étudié les caractéristiques des malades mentaux dans les asiles.)

©Galerie GNYP, Zachary Armstrong

L’artiste va au-delà de “l’art de l’enfant”, il SIGNIFIE. Et toujours dans cette approche artisanale de la matière, dans un retour aux sources, sans maquillage, il rend sa peinture paradoxalement structurale, grâce à l’utilisation de ces couches de cire superposées sur les lignes floues d’acrylique ou de peinture à l’huile. Inspiré par son père.